Pleurer fait partie de la nature humaine
Les larmes, tout comme le rire, relèvent de la condition humaine. S’attrister à la perte d’un être cher et se réjouir dans les moments heureux procèdent de la nature humaine elle-même — un comportement que la religion reconnaît et accepte pleinement. Le Prophète et les imams infaillibles ont eux aussi connu des moments de tristesse et de joie. Ils pleuraient la perte de leurs proches, comme on l’a vu à la mort de Hamza, l’oncle du Prophète et Seigneur des martyrs, à celle d’Ibrahim, son fils, ou encore à celle de Fatima bint Asad, mère de l’imam Ali.
Le deuil de Mouharram est un rite propre aux chiites, célébré en mémoire des martyrs de Karbala. On en retrouve cependant des formes similaires chez certains musulmans et même dans d’autres religions, tant la grandeur de la figure de Hussein suscite, au-delà des frontières confessionnelles, des cérémonies en sa mémoire.
L’imam Zayn al-’Âbidîn, dame Zaynab, Oum al-Banîn et Rabâb comptent parmi les tout premiers à avoir pleuré Hussein.
De nombreuses traditions encouragent et exhortent au deuil de Hussein, fils d’Ali, et de ses fidèles compagnons.
Les savants religieux ont toujours insisté sur la tenue de cérémonies de deuil, l’élégie et la rawza-khâni (récit liturgique de la Passion ou oraison) en l’honneur de l’imam Hussein (as), et organisaient eux-mêmes de telles assemblées.
L’imam Khomeyni (ra= et le devoir de deuil
Que ce soit durant son séjour en Iran ou à Najaf, l’imam Khomeyni (ra) a toujours attaché une grande importance au deuil. Dans son testament politico-spirituel, il considère les cérémonies de deuil du Seigneur des martyrs et des autres imams comme une grâce divine et écrit :
« Que jamais ne soient négligées les cérémonies de deuil des imams purs, et tout particulièrement celles du Seigneur des opprimés et maître des martyrs, l’imam Hussein — que les bénédictions divines et celles des prophètes, des anges et des justes reposent sur sa grande âme héroïque. Sachez que les instructions des imams pour glorifier cette épopée historique de l’islam, ainsi que la malédiction proférée contre les oppresseurs de la famille du Prophète, constituent le cri héroïque des peuples contre les tyrans de toutes les époques, jusqu’à la fin des temps. La condamnation des injustices commises par les Omeyyades — que la malédiction divine soit sur eux — même disparus et voués à l’enfer, demeure un cri lancé contre les tyrans du monde entier, qui maintient vivante cette voix de résistance à l’oppression. »
(Sahifeh-ye Imam, vol. 21, p. 400)
Une forme libre, mais encadrée par des principes
Si le deuil des êtres chers est une coutume répandue chez tous les peuples, c’est avant tout la manière de le célébrer qui importe. L’enseignement religieux dans son ensemble encourage le principe même du deuil, le maintien vivant de la mémoire des disparus et l’attention portée à la perte d’un être aimé. Quant à la forme que doit prendre ce deuil, aucune prescription précise n’existe : il suffit qu’elle ne contredise ni les fondements de la religion, ni ses prescriptions, ni les critères de la raison, qu’elle ne nuise ni à la société ni à la personne elle-même, et qu’elle ne s’encombre pas d’excès superflus. Les principes de la foi doivent y être respectés, sans que ses prolongements ne mènent à un autre interdit.
C’est ainsi que, chez les chiites, à l’époque des imams comme durant l’Occultation, l’usage établi consistait à organiser des séances de rawza-khâni (oraison) et d’élégie, dans la seule mesure où elles rappelaient les martyrs de Karbala ou la mémoire d’un imam martyr.
Les consultations juridiques (estefta’) de l’imam Khomeyni
Parmi les consultations adressées à l’imam ou à d’autres références religieuses (savants religieux), cette question a reçu une attention particulière, donnant lieu à des réponses précises. Ainsi, une question fut posée à l’imam Khomeyni :
« Au nom de Dieu. Dans notre ville de Shoushtar, depuis les temps anciens jusqu’à aujourd’hui, il est de coutume que chaque année, le jour de ʿÂchoura, l’ensemble des endeuillés, en cortèges de poitrinaires et de porteurs de chaînes, se rendent en grand nombre au mausolée d’Abdollah, situé au sud de la ville, pour y célébrer le deuil et y donner des représentations [shabih]. Les cris, les sanglots et les lamentations montent jusqu’au ciel. Or, ceux qui gênent aujourd’hui les poitrinaires gênent également les endeuillés et les organisateurs de ces représentations : ont-ils le droit de s’y opposer et de les en empêcher ? »
« Au nom de Dieu. Le shabih-khâni (théâtre sacré), s’il ne comporte rien d’interdit par la loi religieuse et ne porte pas atteinte à la dignité de la religion, ne pose pas de problème — bien qu’il soit préférable de lui substituer au rawza-khâni (oraison). »
(Estefta’ât, vol. 10, p. 643)
Une autre consultation interrogeait :
« 1. La taʿziyé (shabih-khâni) (théâtre sacré) est-elle autorisée ? 2. La qame-zani [flagellation à l’épée] est-elle autorisée ? 3. Les cérémonies du palmier processionnel, du mahmel, des cymbales et des tambours sont-elles autorisées ? Nous appelons sur vous la réussite et sur l’imam bien-aimé la santé. »
« Au nom de Dieu. Le shabih-khâni (théâtre sacré) et les autres cérémonies mentionnées, s’ils ne s’accompagnent d’aucun interdit et ne portent pas atteinte à la dignité de la religion, ne posent pas de problème. Il est toutefois préférable de leur substituer au rawza-khâni (oraison), et il convient d’éviter la qame-zani [flagellation à l’épée]. »
(ibid., p. 645)
Ce qui est donc préconisé, c’est la tenue d’assemblées de rawza pour l’imam Hussein et les autres imams infaillibles — une tradition toujours vivante dans les foyers des références religieuses et des savants, et qui se perpétue aujourd’hui encore dans les rawza-khâni familiales (oraison).
Des dérives étrangères à l’esprit du rite
À côté de cette pratique religieuse louable, héritée de l’époque des imams, certains comportements et activités menés aujourd’hui au nom de la religion ne semblent guère conformes à la loi religieuse ni à l’intention véritable du législateur sacré. Ces dernières années, ce type de cérémonies n’a cessé de se multiplier, prenant des formes et des prétextes toujours plus variés : cérémonie du tasht-gozâri (Les rites du bassin), du nakhl-gardâni (circumambulation du dattier), du tchûb-zani de Dezfoul (percussion des bâtons à Dezfoul), etc. Aujourd’hui, la manière dont certains récitants (madâh) conduisent le deuil, la nature de leurs poèmes et leur façon de les chanter préoccupent les croyants et les savants religieux. La domination de la scène par ces récitants, leurs poèmes, la manière dont s’effectue la flagellation de poitrine, ou encore certaines façons de scander « Hussein, Hussein » qui ne s’accordent en rien avec les enseignements religieux ni avec la dignité et la sobriété propres à l’école husseinite, en viennent parfois, selon les mots mêmes de l’imam, à porter atteinte à la dignité de la religion. Ces ajouts et ces dérives ont fini par éloigner ces pratiques de l’autorité des véritables savants et théologiens. Le cri poussé par le martyr Motahhari contre les falsifications d’Âchoura, et les mensonges que certains récitants peu instruits propagent sous couvert d’oraison, constituent des maux qu’il convient de soigner. Les gardiens de la religion doivent y réfléchir sérieusement, car ces phénomènes, qui prennent chaque jour davantage d’ampleur, manquent souvent de fondement religieux et sont parfois critiquables sur le plan moral et humain, au point de prêter le flanc à la moquerie de certains, par ignorance ou par malveillance.
Or, ces assemblées ont pour vocation de maintenir vivants le nom, la mémoire et l’idéal husseinite. C’est ce que l’imam Khomeyni rappelait dès 1963 (Mouharram 1383 H.), dans un discours :
« … Nous nous enorgueillissons de pouvoir, comme le Seigneur des martyrs, périr le jour d’ʿÂchoura, voir nos enfants capturés et nos biens pillés. En échange, notre nom demeurera à jamais. D’abord, leur conduite ne diffère en rien de celle de Yazid ; ensuite, s’ils veulent agir ainsi, écraser nos cortèges et faire périr le peuple, nous proclamons dès maintenant, comme Hussein : que celui qui est avec nous vienne à nous, et que celui qui n’est pas avec nous rejoigne l’armée de Yazid. L’un de ceux qui doivent se couvrir de leur propre sang sur le chemin du Seigneur des martyrs, c’est Khomeyni. »
(Sahifeh-ye Imam, vol. 1, p. 241)
Ailleurs, il dira :
« Nous sommes en Mouharram, et tous les cortèges sortent. Ils doivent célébrer le deuil : le deuil est essentiel. Qu’ils scandent, durant ce deuil, les mêmes slogans qu’ils ont coutume de scander — mais que le deuil demeure présent. Que Dieu vous garde tous, par Sa volonté. Je prie pour vous tous. »
(ibid., vol. 11, p. 122)
La philosophie des larmes selon l’imam Khomeyni
Ce que l’imam Khomeyni demandait, c’est que les cortèges de deuil et les rawza-khâni (oraison) pour le Seigneur des martyrs évoquent réellement ses souffrances et celles de ses compagnons, en les mettant en relation avec les enjeux de la société contemporaine — et non un simulacre, une mise en scène ou un shabih-khâni (représentation sacrée) détaché de la vérité même du deuil et de l’oraison pour l’imam. L’insistance de l’imam sur la philosophie des larmes et du deuil traverse l’ensemble de ses propos et montre comment les endeuillés de Hussein doivent célébrer ce deuil, et de quoi ils doivent parler, pour exprimer véritablement la philosophie du soulèvement de l’imam Hussein. Il dit ainsi :
« Lorsque, durant le mois de Mouharram, tout un peuple, à travers tout un pays, répète une même parole, ne croyez pas que le seul mobile de ces larmes et de ce rassemblement dans les séances de rawza (oraison) soit de pleurer pour le Seigneur des martyrs. Ni le Seigneur des martyrs n’a besoin de ces larmes, ni ces larmes en elles-mêmes n’accomplissent quoi que ce soit ; mais ces assemblées rassemblent les gens et leur donnent une orientation : trente millions, trente-cinq millions de personnes, durant les deux mois de Mouharram et particulièrement durant la décade d’ʿÂchoura, prennent une même direction. Voilà ce que les prédicateurs et les savants, à travers tout le pays, peuvent mobiliser durant ce mois pour une même cause. La dimension politique de ces assemblées prime sur toutes les autres dimensions qu’on pourrait leur trouver. Ce n’est pas sans raison que certains de nos imams recommandent qu’on récite pour eux la rawza (oraison) en chaire. Ce n’est pas sans raison que nos imams disent que quiconque pleure, ou fait pleurer, ou prend simplement l’attitude de quelqu’un qui pleure, en reçoit telle ou telle récompense. La question n’est pas celle des larmes. La question n’est pas celle de feindre de pleurer. La question est politique : nos imams, avec cette vision divine qui était la leur, voulaient mobiliser ces peuples et les unir par différents moyens — les unir, afin qu’ils ne soient plus vulnérables. »
(ibid., vol. 13, p. 323)
Dans le même esprit, à propos du deuil sous sa forme traditionnelle, il précise :
« Maintenir vivant le souvenir d’ʿÂchoura dans sa forme traditionnelle : du côté du clergé et des prédicateurs, selon l’usage établi ; du côté du peuple, avec les mêmes cortèges organisés et disciplinés qui défilaient autrefois en signe de deuil. Sachez que si vous voulez préserver votre mouvement, vous devez préserver ces traditions. Certes, si certaines pratiques inappropriées s’y sont glissées par le passé, du fait de personnes peu informées des enseignements de l’islam, elles doivent être quelque peu épurées ; mais le deuil doit conserver toute sa force, et les orateurs, après avoir évoqué les questions du jour, doivent réciter la rawza (l’oraison) et l’élégie comme on le faisait autrefois, et préparer le peuple au sacrifice. »
(ibid., vol. 15, p. 330-331)
L’imam attire ici l’attention sur certaines pratiques qui se sont introduites de manière erronée dans le deuil. Il nous incombe aujourd’hui de purifier ces cérémonies de tels écarts et de préserver la tradition du deuil dans son authenticité.
Ce que rapportent les imams
Ce qui nous est parvenu des imams confirme cette même vérité. Ainsi, l’imam Hussein, fils d’Ali, aurait dit : « Nul serviteur dont les yeux laissent couler une larme, ou même s’humectent, pour nous, sans que Dieu ne lui réserve une demeure au paradis pour l’éternité. »
(Amâlî de Cheikh Mofid, p. 175)
Une histoire faite d’ajouts successifs
Selon ce qui précède, le deuil du Seigneur des martyrs et des autres imams se limitait initialement à cette dimension. L’extension de ces assemblées à d’autres formes remonte à des périodes plus récentes, comme le rapporte l’histoire :
« Le deuil consistait à l’origine en larmes et récitation de poèmes, avant que ne s’y ajoutent progressivement les récitations élogieuses, la rawza-khâni (oraison), la représentation iconographique, la flagellation de poitrine, les chaînes, la taʿziyé, et d’autres pratiques encore. La plupart de ces rites se sont formés sous les dynasties bouyide, safavide et qadjare. L’essor du deuil de l’imam Hussein est lié à l’époque safavide et à l’institution du chiisme comme religion officielle en Iran. La lutte contre les superstitions, la réforme des rites de deuil et la prévention de l’introduction d’innovations dans le deuil sont des efforts menés par certains savants chiites pour préserver le respect dû à la religion. »
(Wiki Chîʿa, article « Deuil de Mouharram »)
Sur ce même site, on rapporte de façon documentée :
« Seyyed Abdolhossein Lâri, jurisconsulte chiite de l’époque qadjare, écrit dans son ouvrage Eksir al-Saʿâdat fi Asrâr al-Shahâdat qu’il ne faut pas, pour faire pleurer les fidèles durant le deuil de l’imam Hussein, recourir à des actes interdits, à des innovations ou à des pratiques blâmables telles que le mensonge, le chant profane ou le shabih-khâni (représentation figurée), ni utiliser des instruments comme le tambour, la trompette, la cloche, la flûte ou le tambourin, emblèmes des mécréants et des pervers. Des savants tels que Cheikh Abdolkarim Hâ’eri et l’ayatollah Borudjerdi se sont également opposés aux pratiques contraires à la loi religieuse dans les cérémonies de deuil. Le Guide de la révolution lui-même, dans une consultation, a jugé problématique tout ce qui, dans le deuil, porte atteinte à la dignité de la religion. »
Conclusion : pour un deuil sincère
Aujourd’hui, Dieu merci, les assemblées de deuil se tiennent partout sur le territoire de l’Iran islamique. Il convient désormais de prévenir sérieusement tout ce qui porte atteinte à la dignité de la religion et qui affaiblit les fondements du soulèvement husseinite. Il faut également écarter certaines pratiques sans effet réel sur le deuil lui-même, afin de ne plus assister à des rivalités entre cortèges de deuil autour d’étendards et de banderoles colossales. Les dépenses considérables engagées pour afficher la grandeur de certaines confréries, sans qu’on y perçoive un effet constructif ou sincère, donnent parfois lieu à des affrontements entre groupes religieux, y compris aux abords des lieux saints comme les sanctuaires des imams. Il faut s’en prémunir. À la place de ces pratiques, il convient d’inviter le peuple à un deuil sincère, fait de pureté du cœur et d’enseignements puisés à l’école husseinite, afin que son influence sur l’âme, le cœur, le comportement et la morale des gens — en particulier des jeunes — soit plus profonde. En exposant les souffrances réelles et concrètes de l’imam Hussein, de sa famille et de leur conduite exemplaire, la société pourra s’orienter véritablement vers l’esprit husseinite ; et c’est en mettant à profit ces jours particuliers que nous parviendrons à former des disciples réfléchis, purs de cœur et fidèles dans la durée.