En 1979, les universités iraniennes n’étaient plus des temples du savoir. Elles étaient devenues des champs de bataille. Dans un passage particulièrement vivant de ses mémoires, le défunt Seyed Ali Akbar Mohtashamipour revient sur ces journées décisives où le peuple et les forces révolutionnaires ont repris le contrôle des campus, ouvrant la voie à la Révolution culturelle.
Une infiltration méthodique des campus
Dès les premiers mois qui suivent la victoire de la Révolution islamique, de nombreux groupuscules s’installent dans les universités. Moudjahidines du Peuple (Munafiqin), Peykaris, Fedayin du Peuple, Parti Tudeh, Front national, Mouvement de la liberté et autres formations libérales ou de gauche y ouvrent des bureaux, occupent des salles et des amphithéâtres, et transforment l’environnement académique en un théâtre permanent de propagande et de recrutement.
Des cadres extérieurs aux universités, mobilisés par ces organisations, y pénètrent pour encadrer les étudiants, distribuer tracts et publications, et parfois même vendre leurs ouvrages. Les murs se couvrent d’affiches et de banderoles. Les groupuscules perturbent la production industrielle et agricole, s’opposent aux référendums et aux élections, puis tentent de les infiltrer lorsqu’ils ne parviennent pas à les empêcher. Leur objectif commun est clair : affaiblir la République islamique naissante et empêcher la consolidation de ses institutions.
En face, un courant sain et révolutionnaire existe déjà : les Associations islamiques, renforcées après la Révolution par le mouvement Tahkim-e Vahdat. Inspirées par la pensée des martyrs Motahhari et Mofatteh, ces associations rêvent de rapprocher le séminaire et l’université pour créer une base idéologique et politique solide au service de la Révolution.
L’ultimatum du Conseil de la Révolution
Alarmé par la situation, le Conseil de la Révolution ordonne l’évacuation de tous les locaux universitaires occupés dans un délai de trois jours, avant la fin du mois de Farvardin 1359 (1979). Les Associations islamiques se conforment immédiatement à la décision. Mieux : dans leur déclaration n° 6, elles appellent à une transformation radicale – la dissolution du système universitaire hérité de l’époque impériale et la construction d’une université authentiquement islamique et révolutionnaire. Elles prônent également l’envoi des étudiants dans des campagnes de construction au service des régions défavorisées plutôt que dans des affrontements inutiles.
Les autres groupuscules, eux, ignorent l’ultimatum. Soutenus par leurs branches armées, ils se retranchent dans les campus, édifient des fortifications de sacs de sable et accumulent armes blanches et à feu. Le 1er Ordibehesht 1359 (21 avril 1980), au lendemain de l’expiration du délai, la tension explose.
Douze heures d’affrontements sanglants :
Dès l’aube, des milliers de personnes se rassemblent aux abords de l’université de Téhéran et des autres campus. D’un côté, le « peuple Hezbollah » scande : « Seul parti : le Hezbollah ! Seul leader : Rouhollah ! » et exige le nettoyage des universités. De l’autre, les partisans des groupuscules défendent leur présence.
Les slogans cèdent rapidement la place à la violence. Armés de gourdins, de chaînes, de coups-de-poing américains et parfois d’armes à feu, les éléments des factions attaquent les manifestants. Les combats s’étendent aux rues environnantes – rue 16 Azar, côtés est, sud et nord de l’université de Téhéran. Des incidents similaires éclatent simultanément dans les autres universités de la capitale et dans les capitales provinciales.
Les affrontements durent douze heures, jusqu’à tard dans la nuit. Le bilan est lourd : des dizaines de morts à travers le pays, plus de 500 blessés à Téhéran seulement, dont certains dans un état grave. Malgré leur infériorité en armement, la détermination des forces populaires a raison des positions fortifiées. Les campus sont nettoyés. Dans les locaux évacués, les révolutionnaires découvrent d’importantes caches d’armes et des fortifications de sacs de sable – preuves tangibles, selon l’auteur, des intentions criminelles de ces « mercenaires de l’impérialisme ».
La Révolution culturelle s’impose
Cet épisode sanglant convainc les autorités et les forces révolutionnaires qu’une simple évacuation ne suffit pas. Une Révolution culturelle en profondeur devient indispensable : fermer les universités pour restructurer entièrement leurs programmes, leur gestion et leur corps enseignant, afin de les aligner sur les valeurs islamiques et les besoins réels du pays.
Les étudiants et universitaires engagés sont invités à se rendre utiles immédiatement en participant à des projets de construction et de service dans les zones rurales et défavorisées.
Naissance du Jihad Daneshgahi (Jihad universitaire) :
C’est dans ce contexte que naît le Jihad Daneshgahi (Jihad universitaire), fondé par des professeurs et des étudiants révolutionnaires. Cette nouvelle institution canalise les énergies libérées vers des actions concrètes au service des démunis tout en préparant la réouverture future d’universités islamisées.
Le Jihad publie dès Khordad 1360 (mai 1981) la revue Université et Révolution. Sa déclaration fondatrice rappelle que l’université doit rompre avec la dépendance culturelle, servir les opprimés, combler le fossé avec le peuple et contribuer à l’autosuffisance scientifique et économique du pays. Elle insiste sur l’indépendance vis-à-vis des partis et sur la fidélité aux directives de l’Imam Khomeini.
Le décret historique de l’Imam Khomeini :
Le 23 Khordad 1359 (13 juin 1980), l’Imam Khomeini promulgue un décret fondateur instituant le Quartier général de la Révolution culturelle.
En voici le texte intégral :
« Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux, Depuis quelque temps, la nécessité d’une Révolution culturelle, affaire islamique et volonté de la nation musulmane, a été proclamée. Pourtant, aucune action efficace et fondamentale n’a été entreprise. La nation islamique, et particulièrement les étudiants croyants et engagés, en sont préoccupés. Ils craignent aussi les perturbations et les complots dont les traces apparaissent parfois. La nation redoute que, Dieu nous en préserve, l’occasion soit perdue et que la culture reste celle du régime corrompu des dirigeants dépourvus de culture. Ce centre essentiel a été mis au service des colonialistes, comme le montrent les résultats des universités : à l’exception d’un petit nombre d’engagés qui, malgré tout, ont servi le pays et l’islam, les autres n’ont apporté que préjudice. La poursuite de cette tragédie, malheureusement souhaitée par certains groupes inféodés à l’étranger, portera un coup fatal à la Révolution et à la République islamique. La complaisance dans cette affaire vitale constitue une trahison immense envers l’islam et le pays. Sur cette base, les messieurs Mohammad Javad Bahonar, Mehdi Rabbani Amlashi, Hasan Habibi, Abdolkarim Soroush, Shams Al Ahmad, Jalaloddin Farsi et Ali Shariatmadari se voient confier la responsabilité de former un quartier général. Ils inviteront des experts engagés parmi les professeurs musulmans, le personnel et les étudiants croyants afin de constituer un conseil chargé de planifier les filières et la ligne culturelle future des universités sur la base de la culture islamique, de sélectionner des professeurs dignes et engagés, et de traiter toutes les questions relatives à la Révolution de l’enseignement islamique. Il va de soi que les lycées et autres centres d’enseignement, administrés selon une éducation dévoyée et colonialiste, feront l’objet d’un examen approfondi afin que nos chers enfants soient préservés des dommages et des déviations. J’implore Dieu d’accorder aux messieurs le succès dans cette importante mission et je souhaite la grandeur de l’islam et des pays islamiques. Paix sur vous. Rouhollah al-Mousavi al-Khomeini »
Ce quartier général forma ensuite des comités spécialisés (planification, structure universitaire, sciences islamiques) et posa les fondements du Jihad Daneshgahi. Malgré les difficultés – certains membres étant accaparés par d’autres responsabilités – il jeta les bases d’une transformation profonde du système universitaire iranien.