Ces interrogations ont pris de l’ampleur après la publication, par le site français Mediapart et le magazine Le Nouvel Obs, de plusieurs récits faisant état de violences physiques, d’insultes à caractère raciste et de comportements humiliants lors des arrestations et des gardes à vue.
Certains témoignages sont accompagnés de constatations médicales faisant état de blessures.
Des avocats ont également dénoncé des conditions de garde à vue qu’ils qualifient de choquantes ainsi que les difficultés rencontrées pour accéder à leurs clients.
Le témoignage d’une adolescente de 14 ans
Parmi les récits publiés figure celui d’une adolescente de 14 ans.
Selon sa propre version des faits, elle aurait subi des violences lors de son arrestation près de son établissement scolaire dans la région de Toulouse.
Elle affirme qu’un policier lui aurait ensuite lancé, sur un ton réprobateur :
« Alors, tu ne dis plus “Allahou Akbar” maintenant ? »
Son témoignage fait partie d’une série de récits d’élèves arrêtés au cours de manifestations qui se sont étendues à plusieurs établissements scolaires.
Le 9 octobre 2026, Mediapart a publié une enquête signée par les journalistes Marie Turcan et Laura Viguet.
L’adolescente, désignée sous le prénom d’emprunt Leïla, aurait été arrêtée le 1er octobre devant un lycée près de Toulouse, alors que des élèves manifestaient devant l’établissement et que les accès avaient été bloqués dans le cadre du mouvement de protestation.
Selon le récit de la jeune fille et le témoignage de sa famille, elle ne portait sur elle que son téléphone portable lorsqu’un policier se serait approché, aurait saisi brutalement ses vêtements et l’aurait entraînée vers la chaussée.
Des vidéos publiées par Mediapart montrent une partie de son interpellation.
On y entend notamment un policier crier et proférer des insultes.
« Tu ne dis plus Allahou Akbar ? »
La mère de l’adolescente, Asma, affirme que sa fille lui a raconté qu’un agent lui avait demandé avec ironie et hostilité :
« Alors, tu ne dis plus “Allahou Akbar” ? »
Mediapart précise que cette phrase n’est pas audible dans les vidéos disponibles, ce qui pourrait s’expliquer par la distance séparant la caméra de l’endroit où se déroulaient les faits.
Le média souligne toutefois que cette accusation figurait déjà dans le récit livré par l’adolescente au médecin qui l’avait examinée dès le lendemain.
Le rapport médical mentionnerait notamment la possibilité qu’elle ait subi des insultes, dont certaines à caractère raciste.
Selon les témoignages et documents médicaux examinés par le site, la jeune fille présentait également des ecchymoses et des blessures à une jambe, qui rendaient certains mouvements difficiles.
Des symptômes psychologiques compatibles avec un traumatisme aigu auraient également été constatés.
Sa mère a par ailleurs indiqué que sa fille connaissait déjà auparavant certaines difficultés psychologiques et que la famille avait tenté, pendant sa garde à vue, de fournir un certificat médical concernant son état de santé.
Elle estime que son enfant est ressortie profondément marquée par cette expérience.
« Ma fille a été maltraitée alors qu’elle se trouvait au sol », affirme-t-elle, rappelant qu’elle n’a que 14 ans.
Pour Mediapart, ce témoignage pose la question de la prise en compte de l’âge, de la santé physique et de l’état psychologique des mineurs au moment de leur interpellation et de leur garde à vue.
Des insultes racistes dénoncées par un adolescent de 17 ans
Les témoignages publiés par Mediapart ne se limitent pas au cas de cette adolescente.
Le site rapporte également le récit d’un garçon de 17 ans, désigné sous le prénom d’emprunt Jean, arrêté le 1er octobre devant son lycée à Fontenay-sous-Bois.
Selon l’adolescent, un policier lui aurait lancé plusieurs insultes racistes, notamment :
« Sale Noir, sale singe. »
Son père affirme que son fils lui a également raconté avoir reçu un coup de poing et avoir été frappé avec une matraque.
Des blessures auraient été observées au niveau du front, du visage et du coude.
Mediapart rapporte qu’un document médical rédigé pendant sa garde à vue mentionne des maux de tête ainsi que des blessures au visage et au front.
Selon ce qui aurait été déclaré au médecin, le garçon aurait été plaqué au sol avec un genou sur la nuque ou la tête et aurait également reçu un coup au visage.
L’adolescent nie avoir participé à des tirs de pétards en direction de policiers, faits pour lesquels il fait l’objet de poursuites.
Le 7 octobre, il a déposé une plainte auprès de l’Inspection générale de la Police nationale pour violences et insultes publiques à caractère raciste.
Le parquet de Créteil a confirmé l’ouverture d’une enquête.
L’enquête était toujours en cours au moment de la publication.
Le père du garçon précise qu’il ne souhaite pas généraliser ces accusations à l’ensemble des policiers.
Il demande cependant que le récit de son fils soit entendu et examiné.
Ces deux témoignages montrent l’importance de distinguer les accusations formulées par les jeunes et leurs familles des éléments qui pourront être confirmés par les investigations judiciaires, les plaintes et les documents médicaux.
Violences et mauvais traitements pendant la garde à vue
Mediapart rapporte également le cas d’un adolescent de 16 ans, arrêté à son domicile dans l’Essonne puis placé en garde à vue le 30 septembre au commissariat de Juvisy-sur-Orge.
Selon son avocat, le garçon aurait reçu une gifle après avoir refusé de communiquer aux policiers le code de déverrouillage de son téléphone.
Il aurait également rapporté d’autres insultes au cours de ses 35 heures de garde à vue.
L’avocat Pierre Bronso affirme que les irrégularités dénoncées par ses clients semblent, selon lui, présenter un caractère récurrent.
Il déclare :
« Nous avons le sentiment qu’il existe une tendance à humilier ces adolescents, à porter atteinte à leur dignité et à leur infliger des traumatismes profonds dans le but de les dissuader de manifester. »
Des avocats dénoncent les conditions de détention
Ces témoignages rejoignent ceux publiés le 9 octobre par la journaliste Manon Bernard dans Le Nouvel Obs.
Dans son enquête consacrée aux plaintes d’avocats concernant les conditions de garde à vue d’élèves interpellés pendant les manifestations, plusieurs avocats font état de mineurs présentant des blessures visibles.
Ils évoquent également des cellules surchargées, le manque de matelas et de couvertures ainsi que des difficultés à accéder à leurs clients dans les commissariats.
L’avocat Raphaël Kempf affirme :
« Nous voyons des enfants dont les corps portent des traces de violences, et d’autres qui boitent encore dans les locaux de garde à vue. »
Il évoque également des interrogatoires menés dans des couloirs et des menaces d’emprisonnement adressées à certains mineurs refusant de parler.
Dans un autre témoignage rapporté par le magazine, l’avocat Mayeul Mize décrit des conditions qu’il affirme avoir observées dans les lieux de garde à vue.
Il mentionne le manque de lumière, les mauvaises odeurs et des problèmes d’hygiène.
Selon lui, certains enfants sont ressortis de cette expérience « terrorisés ».
Les avocats ont également dénoncé des difficultés pour rencontrer leurs clients.
Dans certains cas, des avocats auraient été désignés sans tenir compte du choix effectué par les familles.
Plusieurs défenseurs ont aussi critiqué des dossiers qu’ils considéraient comme juridiquement fragiles ainsi que certaines arrestations qui, selon eux, auraient pu avoir pour objectif d’intimider les élèves et de les dissuader de poursuivre le mouvement de protestation.
6 877 personnes placées en garde à vue, dont 86 % de mineurs
L’importance de ces témoignages tient aussi à l’ampleur des arrestations liées au mouvement lycéen.
Selon des statistiques judiciaires attribuées au ministère français de la Justice et rapportées le 9 octobre par Mediapart et Le Nouvel Obs, 6 877 personnes auraient été placées en garde à vue.
Parmi elles, 86 % étaient mineures, soit environ 5 890 adolescents.
Selon Le Nouvel Obs, le mouvement de protestation avait commencé le 17 septembre au lycée Saint-Exupéry de Créteil avant de s’étendre à d’autres établissements scolaires.
Parmi les revendications rapportées par le magazine figuraient l’amélioration de l’état des bâtiments scolaires, la lutte contre la surcharge des classes, des changements concernant les programmes scolaires, le remplacement des enseignants absents et la réduction des inégalités liées au système d’admission dans l’enseignement supérieur.
375 établissements totalement ou partiellement bloqués
Selon le magazine, sur environ 3 700 établissements scolaires, 375 auraient connu une interruption totale ou partielle des cours.
Au 9 octobre, 141 lycées auraient encore été fermés.
Le Nouvel Obs précise également que seulement 2 376 des 6 877 interpellations auraient finalement donné lieu à de véritables poursuites judiciaires.
Ce chiffre ne signifie pas que toutes les autres arrestations aient été illégales.
Il replace cependant l’ampleur de la réponse policière dans un contexte plus large, alors que plusieurs avocats s’interrogent sur les raisons et les conditions de certaines interpellations.
Plaintes, enquêtes et police sous surveillance
Selon Mediapart, plusieurs familles et avocats ont déposé des plaintes pour violences, insultes racistes et autres comportements présumés.
Dans le cas de l’adolescent de 17 ans, le parquet de Créteil a confirmé l’ouverture d’une enquête.
Le site indique cependant que des sources policières n’ont pas répondu à ses questions concernant certaines des affaires évoquées.
Le Nouvel Obs rapporte parallèlement que 24 enquêtes ont été confiées à l’Inspection générale de la Police nationale, souvent appelée « la police des polices ».
La majorité concernerait des jeunes ayant été blessés pendant leur arrestation.
Le 9 octobre, Gérald Darmanin, ministre de la Justice, a annoncé avoir tenu deux réunions avec des procureurs afin de donner des orientations sur la manière de traiter ces affaires.
Selon Mediapart, il aurait insisté sur la nécessité d’une réponse judiciaire ferme, mais « sans excès ».
Des accusations qui restent encore à établir pour certaines affaires
Les témoignages contenus dans les enquêtes de Mediapart et du Nouvel Obs n’ont pas tous le même niveau d’éléments de preuve.
Certains sont accompagnés de documents médicaux ou de plaintes formelles.
D’autres reposent principalement sur les récits des adolescents, de leurs familles ou de leurs avocats.
Toutes les circonstances n’ont donc pas encore été définitivement établies par la justice.
Ces affaires placent néanmoins sous surveillance les pratiques policières envers les mineurs pendant les manifestations.
Elles soulèvent notamment des interrogations sur la protection des adolescents contre les violences et les discriminations, leurs conditions de garde à vue, leur accès à un avocat et à un médecin, ainsi que sur l’efficacité des mécanismes de contrôle lorsque des policiers sont accusés de comportements fautifs.