1. Critique du réalisme et du réductionnisme matériel
Au moment de la rédaction de cette lettre, le réalisme structurel était reconnu comme le paradigme dominant dans la théorisation des relations internationales. Cette approche considère le système international comme une arène anarchique dans laquelle les États, en tant qu'acteurs rationnels, cherchent à maximiser leur pouvoir matériel et à garantir leur survie. Dans un tel cadre, l'effondrement de l'Union soviétique était généralement expliqué par des indicateurs tels que la pression économique, l'épuisement dû à la course aux armements ou la rupture de l'équilibre des pouvoirs.
La lettre de l'Imam Khomeini remet fondamentalement en question cette logique explicative. Il identifie la racine principale de la crise soviétique non pas dans les composantes du « pouvoir dur », mais dans l'absence d'une base épistémologique et métaphysique correcte d'une part, et dans la domination d'une vision matérialiste de l'homme et du monde d'autre part. De ce point de vue, le pouvoir matériel dépourvu de fondement spirituel, loin de garantir la survie et la stabilité, devient un facteur d'érosion interne et d'effondrement progressif du système politique.
Bien que cette analyse, sur le plan méthodologique, présente des recoupements avec certaines présuppositions du constructivisme – notamment l'accent mis sur le rôle des idées, des croyances et des identités – elle va encore plus loin ; car l'Imam Khomeini ne considère pas les idées comme de simples constructions sociales, mais les rattache à une vérité ontologique indépendante de la volonté collective des humains, c'est-à-dire la foi et le sacré.
2. Critique du libéralisme et de la notion de progrès linéaire
D'un autre côté, le libéralisme international et l'institutionnalisme libéral recherchaient la sortie de crise des systèmes fermés dans le développement économique, l'expansion du marché et l'intégration dans les institutions internationales. Dans ce cadre, la transition de l'Union soviétique du communisme au capitalisme était perçue comme un chemin « naturel » et inévitable vers la stabilité et le progrès.
Dans sa lettre, l'Imam Khomeini critique également explicitement cette présupposition. Son célèbre avertissement selon lequel « votre problème principal n'est pas l'économie » constitue en fait une critique profonde de la notion libérale de progrès linéaire. Du point de vue de l'Imam, le remplacement du communisme par le capitalisme n'est pas seulement une sortie de crise, mais représente le passage de l'humanité d'un système matérialiste à un système encore plus matérialiste ; un système dans lequel la domination du marché et du profit remplace la domination de l'idéologie d'État.
Cette partie de la lettre peut être considérée comme une préfiguration et même un préambule aux critiques ultérieures du néolibéralisme ; des critiques qui parlent des crises morales, identitaires et de sens dans le monde contemporain ; des crises pour lesquelles la théorie libérale et ses présuppositions anthropologiques ne fournissent pas d'outils analytiques suffisants pour les comprendre et les expliquer.
3. La société monothéiste comme paradigme alternatif
L'importance théorique de la lettre de l'Imam Khomeini ne se résume pas à la critique des paradigmes dominants, mais réside dans la proposition d'un horizon théorique alternatif ; un horizon que l'on peut appeler la « société monothéiste ». Dans ce cadre, l'unité d'analyse des relations internationales n'est pas simplement l'État-nation fondé sur des intérêts matériels, mais la société humaine guidée vers la vérité divine.
Dans ce paradigme, des concepts tels que le pouvoir, le développement et la sécurité subissent une redéfinition fondamentale et passent du statut de variables analytiques indépendantes à celui de variables dépendantes d'une vision du monde monothéiste. L'islam, dans cette lecture, n'est pas une idéologie rivale parmi d'autres, mais une théorie normative-civilisationnelle pour l'ordre mondial qui demande une transformation dans la compréhension humaine de l'homme, de l'État et de la finalité de la politique.
Conclusion
La lettre de l'Imam Khomeini à Gorbatchev peut être considérée comme un texte trans-paradigmatique qui montre que les variables spirituelles et divines se situent non pas en marge, mais au cœur des analyses macro-mondiales. Cette lettre propose la possibilité d'une théorisation alternative dans les relations internationales qui reste encore négligée dans la littérature mainstream de cette discipline ; alors que les développements contemporains du monde révèlent, plus que jamais, l'inefficacité des explications purement matérialistes et la nécessité de repenser les fondements théoriques de l'ordre international.