Réponse à une ancienne controverse : l’Imam Khomeini est-il intervenu en Irak avant le début de la guerre ?

Réponse à une ancienne controverse : l’Imam Khomeini est-il intervenu en Irak avant le début de la guerre ?

Selon l’auteur, les nombreux indices montrant la préparation de l’armée irakienne, ses manœuvres, ses opérations de reconnaissance terrestres et aériennes, son réarmement et le renforcement de ses structures militaires remettent en cause l’idée selon laquelle l’appel de l’Imam Khomeini à l’armée irakienne aurait provoqué le déclenchement de la guerre.
Il estime que les déclarations de l’Imam doivent plutôt être replacées dans le contexte d’une démarche diplomatique visant à prévenir une guerre et à adresser une mise en garde aux peuples iranien et irakien.

Portail de l’Imam Khomeini - Note de Nader Norouzshad

Une thèse revient régulièrement dans les débats sur les origines de la guerre Iran-Irak : l’offensive militaire de Saddam Hussein contre l’Iran aurait été provoquée par des interventions iraniennes en Irak, notamment par un message de l’Imam Khomeini appelant l’armée irakienne à se soulever contre Saddam.

Selon cette lecture, l’attaque irakienne aurait donc constitué une réaction à l’attitude de l’Iran, qui porterait une part de responsabilité dans le déclenchement du conflit.

L’auteur considère que cette thèse comporte plusieurs problèmes qui doivent être examinés séparément.

1. Quand les déclarations de l’Imam Khomeini ont-elles été prononcées ?

La première question consiste à déterminer la date exacte des messages ou discours invoqués et à examiner leur contenu.

La deuxième concerne l’accusation d’ingérence iranienne en Irak. Selon l’auteur, si les documents historiques montrent au contraire que les initiatives irakiennes contre l’Iran avaient commencé auparavant, les déclarations de l’Imam peuvent alors être interprétées comme une mesure préventive, une réponse à une menace déjà existante ou une démarche diplomatique.

Troisièmement, même si l’on supposait qu’une intervention politique iranienne en Irak ait eu lieu, il resterait à déterminer si elle pouvait juridiquement justifier le déclenchement d’une guerre contre l’Iran.

Enfin, il faut examiner les éléments historiques permettant d’identifier les motivations réelles de l’Irak au moment où la guerre a commencé.

Trois messages ou interventions de l’Imam Khomeini sont principalement cités par ceux qui l’accusent d’avoir cherché à provoquer un soulèvement en Irak.

Ils datent respectivement du 17 avril 1980, du 4 octobre 1980 et du 12 juillet 1982.

Selon l’auteur, ces trois prises de position sont postérieures au début d’actions militaires irakiennes, notamment des attaques contre des postes-frontières, des opérations de reconnaissance ainsi que l’envoi de groupes armés ou de matériel dans les provinces occidentales de l’Iran.

Le discours du 17 avril 1980

Le premier message fut prononcé dans le cadre d’un discours public le 17 avril 1980.

Selon l’analyse proposée dans l’article, à cette époque, les affrontements à la frontière avaient déjà commencé et les informations militaires iraniennes faisaient état de préparatifs irakiens en vue d’une offensive plus importante.

L’Iran sortait alors de la Révolution et faisait face à plusieurs conflits internes, notamment dans des régions touchées par des mouvements séparatistes. Le texte affirme que certains de ces mouvements bénéficiaient du soutien de l’Irak.

Dans ces conditions, l’Iran n’était pas, selon l’auteur, en situation favorable pour engager une guerre conventionnelle de grande ampleur.

Il soutient que l’une des solutions consistait donc à tenter de dissuader le pays adverse en faisant prendre conscience à sa population et à son armée des conséquences possibles d’une guerre.

L’Iran révolutionnaire ne disposait cependant pas, selon le texte, de réseaux militaires ou de structures d’influence importantes à l’intérieur de l’Irak.

L’appel public adressé au peuple et à l’armée irakiens serait donc devenu l’un des rares moyens disponibles.

Dans ce discours, l’Imam Khomeini qualifiait une éventuelle guerre contre l’Iran de religieusement interdite et la présentait comme une guerre dirigée contre l’islam.

L’auteur souligne également qu’à cette période, le discours officiel irakien à l’égard de l’Iran devenait de plus en plus hostile et que Bagdad cherchait, selon lui, à présenter le conflit comme une confrontation entre Arabes et Persans.

Il considère donc que les déclarations de l’Imam visaient avant tout à s’opposer à cette logique de guerre.

Dans ce même discours, l’Imam faisait référence à une armée qui se préparait à attaquer l’Iran :

"Cette armée qui a aujourd’hui sorti les baïonnettes, déployé les canons et les chars et qui s’oppose à son propre peuple, veut-elle faire la guerre à l’Iran, qui est un pays islamique ? Veut-elle l’envahir ?"

Pour l’auteur, ce passage montre que les propos de l’Imam ont été tenus dans un contexte où la menace d’une attaque irakienne était déjà évoquée.

Le message du 4 octobre 1980

Le deuxième message date du 4 octobre 1980, alors que la guerre avait officiellement commencé depuis plusieurs jours.

L’auteur rappelle qu’à ce moment-là Saddam Hussein avait publiquement engagé une guerre contre l’Iran et que les autorités iraniennes considéraient parmi ses objectifs possibles le renversement du nouveau régime ou la séparation du Khuzestan.

Dans ce contexte, l’Imam Khomeini adressa un message au peuple irakien, à son armée ainsi qu’aux musulmans d’Iran et du monde, les appelant à renverser le régime baasiste et Saddam Hussein.

Pour l’auteur, un tel message, lorsqu’il est émis par un pays qui vient d’être attaqué, ne peut être considéré comme la cause initiale de la guerre. Il le présente plutôt comme une tentative visant à mettre fin au conflit en affaiblissant le pouvoir qui l’avait déclenché.

Le message du 12 juillet 1982

Le troisième message date du 12 juillet 1982, au moment du lancement de l’opération Ramadan.

L’armée irakienne venait alors de subir une lourde défaite à Khorramshahr et s’était retirée vers les frontières définies par l’accord d’Alger de 1975.

Le texte rappelle cependant que Saddam Hussein avait auparavant annoncé l’abrogation de cet accord devant le Parlement irakien.

Selon l’auteur, le retrait des forces irakiennes ne signifiait donc pas nécessairement la fin de la guerre.

Il ajoute que Saddam n’avait renoncé ni à ses revendications ni aux objectifs que l’Iran lui attribuait.

Dans cette situation, les autorités politiques et militaires iraniennes estimèrent qu’un simple arrêt des combats sur une frontière que Bagdad refusait elle-même de reconnaître risquait de permettre à l’Irak de se réorganiser et de reprendre ultérieurement l’offensive.

Il fut donc décidé de poursuivre les opérations, y compris à l’intérieur du territoire irakien, jusqu’à ce que Bagdad reconnaisse officiellement l’accord d’Alger de 1975, assume la responsabilité du déclenchement du conflit et accepte la question des réparations.

L’auteur replace le troisième message de l’Imam dans ce contexte.

2. Les actions de l’Irak avant les déclarations de l’Imam

La deuxième partie de l’argumentation concerne les activités irakiennes précédant les déclarations iraniennes.

L’auteur cite notamment l’expansion et la modernisation de l’armée irakienne, les attaques contre des postes-frontières, des villes et des villages iraniens, ainsi que des opérations destinées à encourager certains mouvements parmi la population arabe du Khuzestan.

Il mentionne également l’envoi d’armes, les émissions radiophoniques destinées à cette population et le soutien présumé de Bagdad à des groupes armés opposés au nouveau pouvoir iranien au Kurdistan.

Selon le texte, ces actions, ainsi que certaines initiatives politiques irakiennes, avaient commencé bien avant l’appel de l’Imam Khomeini à l’armée irakienne.

Dans cette lecture, le discours du dirigeant iranien ne serait donc pas à l’origine des préparatifs militaires de l’Irak, mais une réaction à une menace déjà perceptible.

L’auteur va jusqu’à présenter cet appel comme une tentative de prévenir une guerre qui aurait été dommageable aux deux peuples.

3. Une intervention politique peut-elle justifier une guerre ?

L’article indique ensuite que son auteur ne reconnaît pas l’existence d’une intervention politique directe de l’Iran en Irak au début de la Révolution.

Il admet toutefois que la victoire de la Révolution iranienne a pu exercer une influence politique et idéologique sur d’autres pays de la région, notamment sur des régimes autoritaires ou monarchiques.

Il distingue cependant cette influence d’une intervention directe.

Selon son raisonnement, l’existence dans un pays d’un système politique différent peut être perçue comme une menace par un régime voisin sans que cela constitue pour autant une ingérence.

Il avance également un argument juridique.

Même si une intervention politique d’un État dans un autre était établie, le principe de proportionnalité des contre-mesures en droit international ne permettrait pas, selon lui, de répondre à une telle intervention par une invasion militaire.

L’auteur rappelle ensuite que le secrétaire général des Nations unies, chargé par le Conseil de sécurité d’examiner la question de la responsabilité dans le déclenchement de la guerre, avait par la suite attribué à l’Irak la responsabilité de l’agression.

Selon son argumentation, même si les accusations portées contre l’Iran avaient été établies, elles n’auraient pas suffi à légitimer une guerre.

4. Quelles étaient les motivations de Saddam Hussein ?

Pour comprendre les raisons du déclenchement du conflit, l’auteur estime qu’il faut replacer les relations irano-irakiennes dans leur histoire, notamment au cours du XXe siècle, et examiner les documents susceptibles de révéler les intentions des dirigeants irakiens.

Il cite à ce sujet les efforts diplomatiques entrepris par le ministre iranien des Affaires étrangères du gouvernement provisoire pour tenter de régler les différends entre les deux pays.

Une délégation iranienne conduite par Ebrahim Yazdi, alors ministre des Affaires étrangères de la République islamique, avait rencontré Saddam Hussein.

Après cette rencontre, les responsables iraniens pensaient encore qu’un règlement des tensions et une amélioration des relations de voisinage étaient possibles.

L’article s’appuie ensuite sur le témoignage de Salah Omar al-Ali, qui était à l’époque représentant de l’Irak auprès des Nations unies.

Dans deux entretiens, l’un accordé à Al Jazeera et l’autre au quotidien Al-Hayat, celui-ci aurait affirmé que Saddam Hussein avait déjà l’intention de profiter de ce qu’il considérait comme une occasion exceptionnelle pour agir contre l’Iran.

Les déclarations de Salah Omar al-Ali faites à Al Jazeera furent ensuite reprises par le journaliste Ghassan Charbel dans un ouvrage intitulé Saddam est passé par ici.

D’après ce témoignage, alors que le ministre iranien des Affaires étrangères prenait au sérieux les discussions destinées à résoudre les différends entre les deux pays, Saddam Hussein aurait demandé à son propre représentant auprès de l’ONU de ne pas accorder trop d’importance aux négociations et de se préparer plutôt à une guerre avec l’Iran.

Salah Omar al-Ali affirme que Saddam considérait la situation comme une occasion historique pour l’Irak arabe de régler ses comptes avec ce qu’il appelait "l’Iran perse".

Selon ce témoignage, l’Irak devait profiter de cette occasion pour attaquer l’Iran.

L’auteur souligne que ces propos renvoient à septembre 1979, soit plus d’un an avant l’invasion irakienne de grande ampleur.

Il affirme qu’à cette période aucun élément n’établissait une intervention militaire directe de l’Iran en Irak.

Il ajoute que cet épisode se serait déroulé seulement deux mois après l’arrivée de Saddam Hussein à la présidence irakienne, ce qui, selon lui, montrerait que le projet d’une confrontation avec l’Iran existait déjà dans l’esprit du dirigeant irakien.

L’auteur conclut que l’ensemble de ces éléments, notamment les préparatifs militaires irakiens, les manœuvres, les opérations de reconnaissance terrestres et aériennes, le renforcement des forces armées et leur équipement, rendent peu convaincante l’idée selon laquelle l’appel de l’Imam Khomeini à l’armée irakienne aurait été à l’origine du déclenchement de la guerre.

Il considère plutôt ces déclarations comme une initiative diplomatique et politique destinée à empêcher l’escalade et à mettre en garde les deux populations contre les conséquences d’une guerre.

Extrait du discours du 17 avril 1980

Le texte reproduit enfin un passage plus long du discours prononcé par l’Imam Khomeini le 17 avril 1980, lors d’une rencontre avec des membres des comités du Bassidj des différentes villes :

"Les peuples sont avec nous. Ceux qui s’opposent à nous, ce sont les gouvernements et ceux qui leur ressemblent, comme le gouvernement irakien.

Le gouvernement irakien est un gouvernement dans lequel quelques militaires se sont réunis et font ce qu’ils veulent sans avoir de véritable relation avec leur peuple.

Ils sont décadents. Saddam Hussein lui-même ne raisonne pas correctement. Tout son discours consiste à dire : 'Nous sommes Arabes.'

Cela revient à dire : 'Nous sommes Arabes et nous ne voulons pas de l’islam.'

Ils veulent revenir à l’époque de l’ignorance préislamique.

Le peuple arabe sait que l’ayatollah Hakim les avait clairement condamnés.

Leur armée est pourtant composée de musulmans, de sunnites et de chiites.

Une armée composée de musulmans doit se soulever.

Le noble peuple irakien doit se libérer de leurs griffes.

L’armée irakienne doit faire ce que l’armée iranienne a fait lorsqu’elle a compris que le Shah combattait le mouvement islamique et l’islam : elle s’est soulevée et a rejoint la population.

L’armée irakienne doit agir de la même manière.

L’armée irakienne est-elle prête à faire la guerre à l’islam ?

Nous voulons rassembler Arabes, Persans, Turcs et tous les autres sous la bannière de l’islam.

Pourquoi l’armée irakienne reste-t-elle assise à obéir à quelqu’un qui s’oppose à l’islam, aux lois islamiques et au Coran ?

L’armée irakienne doit comprendre qu’elle doit elle-même neutraliser ces hommes et les écarter.

Il leur est interdit de suivre cet homme maudit ne serait-ce que d’un pas. Ils doivent se soulever."

L’Imam Khomeini ajoutait :

"Cette armée qui a aujourd’hui sorti les baïonnettes, amené les canons et les chars et qui s’oppose à son peuple, veut-elle venir faire la guerre à l’Iran, qui est un pays islamique ? Veut-elle l’envahir ?

Une telle guerre est une guerre contre l’islam.

Ils ne savent pas que s’ils veulent attaquer l’Iran, l’Iran les écrasera et ira jusqu’à Bagdad."

Réf. : Sahifeh-ye Imam, vol. 12, p. 246.

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