La pensée politique a des fondements et des principes relativement fixes, mais les opinions politiques peuvent changer selon les situations. L'un des principes fixes de la pensée politique de l'imam Khomeini est le refus de dominer comme d'être dominé, un sens que la Constitution a également consacré : cette domination, qu'elle vienne des États-Unis ou de tout autre pays, doit être rejetée. La réponse à la question posée peut s'examiner en plusieurs points.
- L'imam Khomeini a très souvent parlé des États-Unis, et c'est de l'ensemble de ces prises de position qu'il faut dégager son opinion. Avant le début du mouvement, il les avait mentionnés quelques fois sans lien apparent avec la politique. Mais le 23 novembre 1962, quand il apparut que le pacte de la CENTO, un projet américain pour l'Iran, allait être appliqué, il saisit chaque occasion d'en éclairer l'opinion ; et c'est son opposition à la capitulation, c'est-à-dire à la juridiction consulaire accordée aux Américains, qui provoqua son exil en Turquie. Il avait alors compris que la politique étrangère américaine regarde les peuples du tiers-monde avec mépris et s'autorise toute brutalité à leur endroit. Le mouvement rendit la chose plus manifeste encore, et après la révolution, la trace des Américains finissait par apparaître dans la plupart des troubles que connaissait le pays. Leurs ingérences dans d'autres pays musulmans étaient tout aussi indéniables, comme on peut encore l'observer en Irak, en Afghanistan, en Libye, en Égypte et en Syrie. C'est pour cela que l'imam donna aux États-Unis le surnom de Grand Satan.
- Bien que son exil en Turquie puis en Irak ait eu pour cause son opposition à la loi de capitulation, l'imam, avant la rupture des relations entre Washington et Téhéran, n'excluait que deux pays de toute relation. Le premier était Israël, à la fois ethnocentriste, occupant et agresseur, dépourvu de légitimité dans le système de pensée de l'imam tant qu'il conserve cette structure. Le second était l'Afrique du Sud, dotée elle aussi d'un régime raciste ; mais quand les partisans de Mandela l'emportèrent et que ce régime fut réformé, l'Iran fut parmi les premiers pays à établir des relations avec elle. L'absence de relations avec les États-Unis n'était donc pas, d'abord et par essence, une affaire d'illégitimité comme dans le cas d'Israël : aux yeux de l'imam, l'Amérique avait adopté une conduite satanique en politique étrangère, mais ses fondements juridiques ne posaient pas de problème de légitimité.
- Malgré la sévérité de ses critiques, l'imam n'était pas d'avis de rompre avec les États-Unis. La plus grande erreur des Américains fut de chercher indirectement à renverser le régime au lieu d'engager une coopération constructive avec l'Iran. Ils lancèrent aussi les sanctions économiques, et la prise de l'ambassade, ce « nid d'espions », par les étudiants acheva de rompre entièrement les relations politiques officielles. L'imam alla jusqu'à accueillir favorablement les sanctions économiques américaines, y voyant un moyen de forger la confiance en soi et l'autosuffisance du pays.
- L'imam savait que l'appareil diplomatique américain n'était pas capable d'ajuster facilement et rapidement sa politique sur le respect mutuel envers les pays moins développés, et il avait comparé la relation avec les États-Unis à celle du loup et de la brebis. Il espérait néanmoins que les relations internationales prendraient une direction plus positive, et il voulait éviter que ses fidèles ne croient qu'il regardait l'Amérique comme il regardait le régime occupant de Jérusalem ou l'Afrique du Sud. Il laissa donc la voie ouverte, sous conditions, par des déclarations comme celle-ci : nous n'établirons pas de relations avec l'Amérique tant qu'elle ne se conduira pas humainement, qu'elle ne renoncera pas à l'oppression, qu'elle ne cessera pas de venir de l'autre bout du monde au Liban et de tendre la main vers le golfe Persique (Sahifeh-ye Imam, vol. 19, p. 95). Il ressort de ces propos que l'imam avait senti que l'Amérique avait, pour diverses raisons, besoin de renouer avec l'Iran, et qu'il fallait parler des relations en des termes qui n'effacent pas son comportement passé, qui garantissent, si des relations s'établissent, qu'elles le soient dans une position de dignité, et qui empêchent que l'absence permanente de relations soit érigée en principe.
- L'imam Khomeini concevait la politique étrangère comme l'établissement, et même la consolidation, de relations avec toutes les nations ; l'absence de relations était à ses yeux l'exception. Même avec l'ancienne Union soviétique, dont le régime était, sur la question religieuse, pire que les positions américaines sur certains sujets de discorde, il ne rompit pas les relations, tout en maintenant le contenu du slogan « ni Est ni Ouest » ; et en janvier 1989, il adressa à M. Gorbatchev, en guise de cadeau pour le nouvel an chrétien, un message fondé sur le principe jurisprudentiel de l'invitation aux valeurs. Le principe de non-relation ne peut donc, dans sa pensée, être tenu pour permanent.
- Revenons à la distinction initiale : les principes sont fixes, les opinions politiques varient avec les circonstances. Au refus de la domination s'ajoute, parmi les principes fixes de la pensée de l'imam, l'amitié et la relation avec les différentes nations. Établir des relations avec les États-Unis, à condition que ce ne soit pas dans une position d'acceptation de leur domination, n'est donc pas seulement exempt de blâme : cela va dans le sens de cet autre fondement de sa pensée, la primauté donnée à l'établissement des relations. Il semble en revanche que l'absence de relations temporaire, même un peu longue, ait fait partie de ses opinions politiques, au service de deux objectifs : forger la confiance en soi et l'autosuffisance, et modérer le comportement américain. Le premier est atteint, la confiance en soi s'étant institutionnalisée dans la culture politique de la République islamique. Reste la modération du comportement américain dans ses politiques de domination. Si cette modération peut s'obtenir en maintenant la situation actuelle, il est préférable de ne pas établir de relations ; mais si des éléments montrent que même des négociations directes produiraient un engagement constructif et une telle modération, alors on peut sans doute dire que, du point de vue des opinions politiques de l'imam Khomeini, la négociation directe pour définir une relation raisonnable avec les États-Unis trouverait elle-même sa justification.
La compétence de l'appareil diplomatique pour établir une relation raisonnable semble avoir été une autre préoccupation de l'imam. Tant que la diplomatie du pays était jeune et devait accumuler de l'expérience pour traiter, en position de force et sur des sujets très complexes, avec une grande puissance disposant de moyens d'espionnage et de propagande considérables et efficaces, et pour adopter des positions sans effet inverse, l'imam préférait l'absence de relations, afin que l'Amérique ne puisse pas s'infiltrer dans la diplomatie de la République islamique. Mais dès lors que l'appareil diplomatique iranien dispose du savoir et du discernement politiques ainsi que de cadres compétents et influents dans les relations internationales, rompus au langage diplomatique et pourvus de l'expérience et des moyens nécessaires, l'établissement de relations ne contredirait ni la pensée de l'imam Khomeini ni ses opinions politiques en la matière. À une double condition toutefois : que le bilan global d'un tel engagement reste compatible avec les principes énoncés dans la Constitution, et que la majorité de la nation y donne son accord de principe.