Entre pouvoir et mémoire : Hachemi Rafsandjani et l’année où le monde autour de l’Iran a changé

Entre pouvoir et mémoire : Hachemi Rafsandjani et l’année où le monde autour de l’Iran a changé

L’un des principaux intérêts du livre réside dans la manière dont il relie différents niveaux du pouvoir. Au cours d’une même journée, Hachemi Rafsandjani peut évoquer le dossier nucléaire, les élections, des questions sociales ou encore les décisions du Conseil de discernement de l’intérêt du régime. Cette juxtaposition montre que, dans l’expérience quotidienne d’un responsable politique, la politique étrangère ne se sépare pas de la politique intérieure.
Dans l’une de ses notes, il écrit :
"Lors de la réunion du Conseil, les perspectives du pays à vingt ans ont été examinées. Les grandes lignes ont été approuvées."
(p. 390)
Quelques lignes plus loin, les élections et le dossier nucléaire apparaissent dans le même ensemble de préoccupations.
L’intérêt de cette consignation quotidienne est précisément de montrer que la prise de décision au sein de la République islamique ne fonctionnait pas comme une série de dossiers indépendants les uns des autres. Elle se situait à l’intersection d’institutions, d’individus et de considérations économiques, sécuritaires et politiques.

Une lecture à plusieurs niveaux des mémoires de l’ayatollah Hachemi Rafsandjani en 2003-2004

L’année 2003-2004 peut être considérée comme l’une de ces périodes où l’histoire contemporaine de l’Iran et celle du Moyen-Orient se sont brusquement rapprochées.

La guerre en Irak, la modification de l’équilibre des forces dans la région, l’entrée du dossier nucléaire iranien dans une nouvelle phase, l’intensification des conflits politiques internes, plusieurs crises sociales et, enfin, le terrible séisme de Bam se succèdent en quelques mois.

Ces événements se déroulent sous les yeux d’un responsable politique qui était lui-même étroitement lié à l’histoire du pouvoir dans la République islamique.

La valeur principale de Au voisinage du feu ne réside pourtant pas seulement dans le récit de ces événements, mais dans la manière dont Hachemi Rafsandjani les observe.

Dans l’une des premières notes du livre, alors que la guerre en Irak est encore en cours, il écrit :

"Il existe un désaccord entre [Colin] Powell et [Donald] Rumsfeld sur le nombre de soldats nécessaires à la guerre."
(p. 43)

Cette phrase donne déjà une indication sur la logique du livre.

Hachemi Rafsandjani ne se contente pas d’enregistrer les événements. Il cherche les divisions à l’intérieur des centres de pouvoir, les calculs des différents acteurs et leurs conséquences possibles pour l’Iran.

Un livre qu’il faut lire comme un "document du regard"

Au voisinage du feu est moins une histoire conventionnelle qu’une manière d’observer l’histoire depuis la fenêtre d’un journal quotidien.

Cette différence est importante pour évaluer le livre.

Contrairement à l’historien qui reconstruit les événements plusieurs années plus tard, l’auteur d’un journal écrit au moment où les conséquences de nombreuses évolutions restent encore inconnues.

À propos d’un rassemblement de chiites à Karbala, Hachemi écrit :

"L’importance de ce rassemblement est renforcée par l’effet qu’il pourra avoir sur l’avenir politique de l’Irak et par les difficultés qu’il risque de créer pour les États-Unis."
(p. 94)

Pour le lecteur d’aujourd’hui, l’intérêt de cette phrase ne réside pas seulement dans la possibilité de vérifier si cette anticipation était juste.

Elle révèle surtout la manière dont Hachemi Rafsandjani analysait les événements.

Il évaluait immédiatement cette mobilisation en fonction de "l’avenir politique de l’Irak" et des "difficultés pour les États-Unis".

Son journal n’était donc pas seulement un registre des journées qui passaient. Il fonctionnait aussi comme un observatoire politique.

Cette caractéristique constitue à la fois l’une des principales qualités du livre et l’une de ses limites.

Sa force est de placer le lecteur au contact direct des perceptions d’un acteur politique plutôt qu’en présence d’un récit reconstruit après coup.

Mais cette proximité avec le pouvoir façonne également le champ de vision de l’auteur.

Alors que l’Irak entre dans une nouvelle période après l’effondrement de l’ordre baasiste, Hachemi écrit au sujet d’une rencontre avec le ministre français des Affaires étrangères :

"Nos positions sont proches sur la plupart des questions concernant l’Irak."

Il ajoute ensuite :

"Concernant l’industrie nucléaire, j’ai dit que les deux parties devaient respecter leurs engagements."
(p. 97)

Le livre dépasse ici le simple compte rendu d’une rencontre.

Il donne une idée de la diplomatie que Hachemi privilégiait : négocier, distinguer les différents dossiers, préserver les intérêts nationaux et éviter en même temps d’accepter unilatéralement les règles imposées par l’autre partie.

Le journal quotidien : richesse du détail et limite du point de vue

L’une des caractéristiques les plus visibles de Au voisinage du feu est l’abondance de détails.

Noms, appels téléphoniques, rencontres, informations, réunions, rapports confidentiels et activités apparemment ordinaires de la vie quotidienne apparaissent côte à côte.

Le livre prend parfois la forme d’une véritable archive de petits événements.

Le 14 août 2003, Hachemi écrit :

"À la maison et au bureau de Koushk, j’ai consacré mon temps à l’étude et à la recherche."
(p. 293)

Cette phrase très simple est révélatrice de la structure du livre.

Le journal ne retient pas uniquement les grandes scènes politiques.

Travail, lecture, famille, rencontres, nouvelles et décisions se côtoient.

La politique apparaît au milieu de la vie quotidienne.

Dans ses meilleurs passages, le livre donne ainsi à voir la vie politique d’un haut responsable, et non une simple succession de décisions officielles.

Cette profusion de détails exige toutefois un lecteur actif.

Hachemi explique rarement pourquoi une information doit être considérée comme plus importante qu’une autre. Le chercheur doit donc effectuer lui-même ce travail.

Dans une note relative à la Palestine et à l’Irak, après avoir reçu un rapport de Hassan Danaeifar sur la Force Qods, Hachemi écrit :

"Il accepte désormais mon point de vue selon lequel les États-Unis se sont enfoncés dans un bourbier en Irak."
(p. 218)

À première vue, il ne s’agit que d’une remarque rapide.

Mais replacée dans l’ensemble des mémoires, elle montre que Hachemi suivait dans la durée une hypothèse précise sur l’avenir de la présence américaine en Irak.

Il ne faut donc pas nécessairement lire ce journal comme un roman, de la première à la dernière page. Pour un chercheur, il est plus utile d’identifier plusieurs thèmes, de les suivre au fil des journées et de les rapprocher ensuite les uns des autres.

Hachemi Rafsandjani : observateur, médiateur ou acteur ?

L’une des questions les plus intéressantes posées par le livre concerne la place de Hachemi lui-même dans le récit.

Il est à la fois observateur et acteur.

Il rapporte de nombreux événements tout en étant directement en relation avec les personnes et les institutions dont il parle.

Le dossier de Zahra Kazemi offre un exemple de cette position.

Une brève note indique :

"Nous avons discuté de la situation en Irak, de la mort de Zahra Kazemi, des élections, des problèmes du pouvoir judiciaire et de l’Agence internationale de l’énergie atomique."
(p. 249)

La simplicité de cette phrase est précisément ce qui la rend intéressante.

Plusieurs dossiers très différents apparaissent dans le même cadre.

C’est l’une des différences majeures entre les mémoires d’un haut responsable et un ouvrage général d’histoire politique.

Cette position de médiateur apparaît également dans le récit des élections du septième Parlement.

Le livre montre Hachemi au milieu des tensions entre le Parlement, le Conseil des gardiens, le gouvernement et différentes forces politiques.

Il ne se considère pas uniquement comme un observateur extérieur.

À propos des tensions de cette période, il écrit :

"Les protestataires occupant les lieux ont rejeté la proposition de M. Khatami ainsi que la lettre de M. Karroubi leur demandant de mettre fin à leur sit-in."
(p. 588)

Cette phrase renseigne moins sur l’ensemble de l’histoire politique du sixième Parlement qu’elle ne révèle la position particulière de celui qui tient le journal.

Hachemi se trouve au centre d’un réseau de relations auquel des courants concurrents peuvent avoir recours lorsqu’ils cherchent une issue à leurs différends.

Sous cet angle, la valeur du livre réside parfois davantage dans ce qu’il révèle des relations entre les centres de pouvoir que dans les décisions elles-mêmes.

L’Irak : le regard d’un responsable iranien sur la puissance américaine

La guerre américaine contre l’Irak, commencée en mars 2003, constitue l’un des fils conducteurs du livre.

L’intérêt des mémoires n’est cependant pas de raconter une fois encore l’invasion américaine.

Ils permettent plutôt de suivre progressivement l’évolution du regard d’un responsable politique iranien sur le projet américain en Irak.

Au cours des premiers mois de la guerre, Hachemi suit attentivement les divergences au sein de l’administration Bush.

Il écrit notamment :

"Il existe un désaccord entre Colin Powell, secrétaire d’État américain, et Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense, sur le nombre de soldats nécessaires à la guerre. Powell estime qu’il faut trois soldats de la force attaquante pour chaque soldat ennemi. Il considère donc que le nombre de soldats engagés est beaucoup trop faible et y voit l’une des causes des difficultés militaires. Rumsfeld estime au contraire que la technologie est plus importante que le nombre d’hommes."
(p. 43)

Ce passage montre que le regard de Hachemi sur la guerre n’est pas seulement politique ou idéologique.

Il s’intéresse aussi au fonctionnement de la prise de décision américaine et au désaccord entre différentes conceptions militaires.

C’est précisément ce type de détail qui donne au livre une utilité particulière pour le chercheur en relations internationales.

Avec le temps, les notes consacrées à la guerre se déplacent progressivement vers les problèmes posés par l’occupation et l’administration de l’Irak.

Le journal s’éloigne alors du suivi des opérations militaires pour accorder davantage d’attention à la légitimité, à la sécurité et à l’avenir politique du pays.

Hachemi écrit ainsi :

"Aujourd’hui, les Américains ont attaqué les villes de Mossoul, Tikrit et Baqouba et ont arrêté plusieurs personnes."
(p. 447)

Dans le journal, "l’occupation" n’est donc pas seulement une notion juridique ou géopolitique.

Elle apparaît également dans les rapports quotidiens entre les forces occupantes et la population.

Le livre offre ainsi, au jour le jour, une vision de l’érosion de l’autorité américaine.

Hachemi évalue par ailleurs presque toujours les nouvelles internationales à partir de leurs conséquences pour l’Iran.

Au sujet d’une proposition américaine de négociations limitées avec Téhéran, il écrit :

"Les États-Unis doivent d’abord prouver concrètement leur bonne volonté."
(p. 447)

Cette brève formule est intéressante pour comprendre sa conception de la diplomatie.

La négociation n’y apparaît ni comme quelque chose qu’il faudrait accepter sans condition, ni comme un principe qu’il faudrait rejeter.

Ce sont les conditions dans lesquelles elle se déroule qui comptent.

Pour Hachemi, la négociation est inséparable de la confiance, du rapport de forces et de la démonstration d’une volonté réelle de la part de l’autre camp.

Le dossier nucléaire : lorsque la mémoire se rapproche du document de décision

Si l’Irak constitue le principal arrière-plan géopolitique du livre, le dossier nucléaire est sans doute le sujet où les mémoires permettent le mieux d’observer la formation des perceptions des dirigeants iraniens face à une crise stratégique.

À plusieurs reprises, Hachemi évoque les rapports de l’Agence internationale de l’énergie atomique, les positions américaines et européennes, ainsi que les analyses des responsables iraniens.

Dans l’une de ses notes de fin d’année, il écrit à propos d’un rapport de Mohamed ElBaradei :

"Le point positif du rapport est qu’il affirme qu’aucune preuve n’a jusqu’à présent été obtenue montrant que l’Iran cherche à accéder à l’arme nucléaire."
(p. 470)

Pour l’historien, l’intérêt d’une telle note n’est pas de la considérer comme la vérité définitive sur le dossier nucléaire.

Elle permet de comprendre la façon dont certains dirigeants iraniens recevaient et interprétaient à l’époque les évolutions au sein de l’AIEA.

Le livre est également précieux lorsqu’il restitue l’atmosphère entourant les décisions liées aux négociations.

À un moment particulièrement sensible, Hachemi écrit :

"L’Agence a eu certains manquements, mais l’Iran a demandé un comportement juste et transparent."
(p. 481)

Il évoque ensuite la bonne "gestion" du dossier.

Ces passages révèlent son cadre de pensée : poursuivre la coopération avec l’institution internationale, tout en demandant la réciprocité et en évitant qu’un différend technique ne se transforme en crise sécuritaire.

Le livre devient alors une source permettant de comprendre le langage de la politique étrangère iranienne au cours de cette période : un langage où se croisent résistance, négociation, confiance et inquiétude face aux pressions extérieures.

Le pouvoir dans les détails

L’un des atouts du livre tient à cette capacité à faire apparaître simultanément plusieurs niveaux de pouvoir.

Au cours d’une même journée, Hachemi peut parler du dossier nucléaire, des élections, d’une question sociale et d’une décision du Conseil de discernement.

Il écrit par exemple :

"Lors de la réunion du Conseil, les perspectives à vingt ans du pays ont été examinées. Les grandes lignes ont été approuvées."
(p. 390)

Quelques lignes plus tard, il revient sur les élections ou sur les questions nucléaires.

Cette proximité entre des dossiers différents montre que la politique étrangère et la politique intérieure ne fonctionnent pas comme deux univers séparés.

La politique publique apparaît comme un lieu où se rencontrent institutions, individus et considérations politiques, économiques ou sécuritaires.

Mais ce regard impose également une précaution critique.

Dans de nombreux passages, la société n’apparaît pas directement. Elle est vue à travers les rapports des responsables, les médias et les rencontres politiques.

C’est naturel dans les mémoires d’un dirigeant, mais l’historien doit en tenir compte.

Les mémoires de Hachemi ne peuvent pas être assimilées à une histoire exhaustive de la société iranienne.

À propos des élections, il écrit ainsi :

"J’ai suivi toute la journée les informations à ce sujet."
(p. 659)

Cette formule rappelle que l’auteur a souvent accès à la réalité sociale à travers les informations qui lui sont transmises.

Il faut donc distinguer l’événement lui-même, le compte rendu qui en est fait et l’interprétation que Hachemi donne de ce compte rendu.

Bam : lorsque la politique retrouve l’expérience humaine

Le tremblement de terre de Bam constitue l’un des moments où le livre dépasse le cadre d’un simple journal politique.

Face à cette catastrophe, Hachemi est confronté à une situation qu’il devient difficile de lire uniquement à travers le pouvoir, la diplomatie ou les rivalités politiques.

Lors de sa visite au cimetière de Bam, il écrit :

"Nous sommes descendus à l’emplacement du cimetière situé à l’extérieur de la ville. J’ai demandé des explications sur la manière dont les corps étaient enveloppés dans leur linceul et enterrés."
(p. 557)

Cette phrase est simple mais particulièrement révélatrice.

L’homme politique qui, dans les pages précédentes, parlait surtout de guerre et de diplomatie se trouve soudain face à une question immédiate : comment identifier et enterrer les morts d’une ville frappée par une catastrophe ?

Dans de tels passages, les mémoires passent des structures du pouvoir à l’expérience humaine.

Mais même à Bam, Hachemi ne reste pas uniquement un témoin de la souffrance.

Son esprit de responsable politique demeure actif.

Il écrit ensuite :

"Nous sommes allés à la citadelle de Bam. Depuis les hauteurs et les murs de la citadelle, nous avons observé les ruines. Elle a été détruite, mais elle peut être reconstruite."
(p. 558)

La catastrophe devient immédiatement dans son esprit une question de reconstruction et d’avenir.

Le livre montre ici une autre facette de Hachemi : celle d’un dirigeant qui, même au milieu d’un désastre, pense en termes de reconstruction, de capacité de l’État et de transformation d’une crise en action publique.

Ces quelques lignes permettent parfois de mieux comprendre son mode de gestion que de longues analyses théoriques.

Les silences du livre : ce qui n’est pas écrit fait aussi partie du récit

Malgré la richesse du livre, un lecteur attentif ne doit pas confondre précision de l’enregistrement et exhaustivité du récit.

Un journal quotidien est nécessairement sélectif.

La position de son auteur détermine aussi le type d’informations auxquelles il a accès.

Au cours d’une journée d’octobre ou novembre 2003, Hachemi note qu’il travaille à la préparation de ses ouvrages précédents :

"J’ai travaillé toute la journée à la maison : correction des index du volume 18 du Tafsir Rahnama et préparation pour publication du livre relatant mes activités et mes mémoires de l’année 1984-1985."
(p. 446)

Cette petite note a une portée méthodologique importante.

Elle montre que l’auteur ne produit pas seulement de nouvelles mémoires. Il travaille simultanément à la révision et à la mise en forme de sa propre mémoire historique.

Ses écrits doivent donc être lus à la fois comme une source et comme une construction du passé.

Les silences deviennent alors eux aussi significatifs.

Ce qu’il consigne en détail n’est pas forcément ce qui était le plus important pour tous les acteurs de l’époque.

À l’inverse, un élément mentionné en quelques mots pouvait être essentiel dans un autre espace de décision.

À propos du dossier nucléaire, il écrit par exemple :

"Le docteur Rohani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, m’a dit par téléphone que le rapport de Mohamed ElBaradei au Conseil des gouverneurs de l’Agence ne serait pas positif."
(p. 655)

Cette phrase atteste l’existence d’une communication importante.

Mais elle ne donne presque aucune indication sur les processus de décision qui précèdent ou suivent cet échange.

Pour l’historien, le livre doit donc être un point de départ, non un point d’arrivée.

Il gagne à être lu parallèlement aux documents officiels, à la presse, aux mémoires d’autres responsables et aux sources diplomatiques.

Comment lire Au voisinage du feu ?

La valeur réelle du livre apparaît lorsqu’on ne le lit ni comme un récit parfaitement neutre ni comme de simples souvenirs personnels.

Il s’agit plutôt d’une source historique située.

Hachemi Rafsandjani occupait une place centrale dans l’un des réseaux de pouvoir les plus complexes de la République islamique.

Cette position lui donnait accès à de nombreuses personnes et à des informations difficiles d’accès.

Mais elle déterminait aussi son angle de vue.

À propos des interactions entre les institutions, il note :

"Le montant du prix du sang pour les gens du Livre figurait à l’ordre du jour [du Conseil de discernement]. Pendant la discussion, nous avons rencontré une difficulté. J’ai appelé [l’ayatollah Khamenei], le Guide, et le problème a été résolu."
(p. 546)

Pour un chercheur, cette phrase ne sert pas nécessairement à démontrer une théorie générale.

Elle montre de manière concrète comment une difficulté pouvait être résolue au plus haut niveau : discussion, contact direct, clarification et décision.

C’est une forme d’histoire vue de l’intérieur, plus rarement présente dans les documents officiels.

Une valeur qui augmente avec le temps

Au voisinage du feu est un ouvrage dont la valeur ne diminue pas à mesure que l’on s’éloigne de 2003-2004.

Au contraire, la distance temporelle permet de mieux saisir ce qu’il contient.

Cela tient certes à l’importance des événements de cette année, mais aussi à la possibilité d’étudier simultanément trois éléments : l’événement, la perception de cet événement et la position de celui qui le perçoit dans la structure du pouvoir.

À la fin de l’une de ses notes consacrées à la crise nucléaire, Hachemi écrit :

"Il faut remercier le docteur Rohani, le ministère des Affaires étrangères, les diplomates et le gouvernement qui ont courageusement appliqué la décision du système."
(p. 481)

Pour le lecteur d’aujourd’hui, cette phrase est plus qu’une simple appréciation politique.

Elle appartient à l’histoire de la mémoire politique de la République islamique : elle montre comment un acteur important interprétait une décision au moment où elle était prise et comment il souhaitait qu’elle soit retenue dans la mémoire future.

L’héritage d’un journal pour l’histoire de la République islamique

Au voisinage du feu n’est ni un livre dont on pourrait tirer toute la vérité sur l’année 2003-2004, ni un ouvrage qu’il faudrait écarter simplement parce que son auteur appartenait au cœur du système politique.

Son intérêt se situe précisément entre ces deux attitudes.

Il offre un témoignage relativement direct sur l’esprit, les relations, les préoccupations et les mécanismes de perception d’un haut responsable politique au cours de l’une des années les plus agitées de l’histoire récente de la République islamique.

Dans ces pages, Hachemi peut écrire un jour sur une importante crise internationale, puis évoquer une rencontre familiale ou les heures passées à lire.

Dans l’une de ses notes, il écrit simplement :

"J’ai passé mon temps à la maison et au bureau de Koushk à étudier."
(p. 600)

Cette coexistence entre le grand et le petit constitue peut-être l’une des caractéristiques les plus fortes du livre.

L’histoire n’y est pas produite uniquement dans les salles où sont prises les décisions.

Elle apparaît aussi entre une réunion et un appel téléphonique, entre une nouvelle internationale, la famille, la lecture et une crise.

Sous cet angle, Au voisinage du feu doit être lu comme davantage qu’un volume supplémentaire des mémoires de Hachemi Rafsandjani.

Il constitue une partie de la mémoire politique de la République islamique.

L’histoire y est racontée non depuis la distance du chercheur, mais depuis la proximité d’un de ses principaux acteurs.

Hachemi observe le pouvoir, le juge, intervient dans son fonctionnement et se trouve parfois lui-même au cœur des affaires qu’il raconte.

Cette double position constitue à la fois la force du livre et l’un de ses principaux sujets de critique.

Un lecteur qui en attendrait une neutralité absolue serait nécessairement déçu.

Mais celui qui le lit comme une fenêtre ouverte sur la manière dont le pouvoir se pense lui-même y trouvera une source importante pour comprendre l’histoire politique iranienne au début du XXIe siècle.

Le titre du livre en résume peut-être le mieux l’héritage : une histoire écrite au voisinage du feu, alors que la chaleur des décisions de l’époque n’avait pas encore disparu.

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