Une offensive lancée après l’acceptation de la résolution 598
Seulement deux jours après l’acceptation par l’Iran de la résolution 598, Massoud Radjavi réunit les membres de l’Organisation des Moudjahidine du peuple au camp d’Achraf et leur annonça sa décision d’attaquer l’Iran avec pour objectif de prendre Téhéran en passant par Kermanshah.
Cette fois, leurs combattants ne disposaient plus seulement d’armes légères et de grenades artisanales. L’armée irakienne les avait équipés d’un important arsenal militaire.
Dans le même temps, l’armée irakienne avait repris son offensive contre l’Iran depuis le Khouzestan, obligeant les forces iraniennes à concentrer leurs moyens sur le front sud. Ce n’est qu’après avoir repoussé cette attaque qu’elles prirent pleinement conscience de l’offensive lancée au nord-ouest du pays.
Avant le début de l’opération, Massoud Radjavi estimait pouvoir atteindre et prendre Téhéran en quarante-huit heures.
Hachemi Rafsandjani : « Soudain, nous avons appris qu’ils avaient franchi le col de Patagh »
Dans son journal du 3 Mordad 1367, l’ayatollah Hachemi Rafsandjani écrit :
« Soudain, nous avons appris que les Irakiens avaient franchi le col de Patagh et avançaient vers Kerend. Puis il a été annoncé qu’il s’agissait des forces des Moudjahidine. Peu après, nous avons appris qu’elles avaient atteint les environs d’Islamabad et que des combats étaient en cours.
Dans la soirée, M. Danesh-Rad a indiqué que des éléments infiltrés des Moudjahidine menaient une guerre psychologique à Islamabad et provoquaient l’inquiétude parmi la population et les forces présentes sur place. Les informations étaient contradictoires. Certains affirmaient qu’ils étaient arrivés à Islamabad avec des chars et des véhicules blindés, tandis que d’autres parlaient seulement d’éléments infiltrés. »
Rafsandjani rapporte également la visite du général Hassani Saadi, venu lui présenter un compte rendu de la situation sur le front central et nord. Celui-ci affirmait que les forces iraniennes avaient résisté, mais qu’elles avaient dû faire face à une offensive menée par neuf divisions lourdement équipées.
Plus tard dans la nuit, des responsables du renseignement du quartier général Nadjaf lui conseillèrent de changer de lieu de résidence en raison du risque d’actions hostiles liées à l’infiltration des Moudjahidine dans la région. Rafsandjani refusa cette proposition.
Un plan visant Téhéran en plusieurs étapes
Dans ses mémoires du lendemain, le 4 Mordad, Rafsandjani rapporte que de nouvelles forces avaient été introduites en Iran. Selon les prisonniers capturés, une autre colonne devait également progresser depuis l’axe de Sanandaj afin que deux formations avancent simultanément en direction de Téhéran.
Il juge alors cette décision extrêmement irréaliste :
« C’est une décision très insensée. Ils ont probablement commis cette erreur en se fondant sur des analyses ignorantes et des informations incomplètes. Une bonne occasion s’est ainsi présentée de les anéantir ici et de réduire leur capacité de nuisance. Il a été demandé à l’armée de l’air et à l’aviation de l’armée de terre d’engager aujourd’hui toute leur puissance pour les détruire. »
Ali Chamkhani informa ensuite Rafsandjani qu’une carte avait été retrouvée dans le véhicule d’un membre de l’organisation tué lors des affrontements. Selon cette carte, l’offensive devait se dérouler en quatre étapes : Bakhtaran, l’actuelle Kermanshah, puis Hamedan, Takestan et enfin Téhéran.
D’autres documents apportés par Hamid Taghavi, alors adjoint au contre-espionnage de la force terrestre du Corps des gardiens de la Révolution islamique, montraient qu’une reconnaissance militaire détaillée avait été menée sur l’axe allant de Bakhtaran à Qazvin.
Rafsandjani se montrait toutefois prudent quant à l’interprétation de ces documents. Selon lui, ils prouvaient que l’organisation s’était préparée à progresser militairement sur cet itinéraire, mais ne suffisaient pas nécessairement à établir que l’ensemble de ce plan devait être exécuté au cours de la même opération.
Préparation de la contre-offensive
Le commandant de l’armée de l’air, Mansour Sattari, indiqua alors que les pilotes voyaient moins de forces ennemies dans la zone d’opération : elles avaient peut-être quitté les lieux, été détruites ou s’étaient dissimulées.
Dans la soirée, les informations recueillies sur le terrain confirmèrent que les forces iraniennes se préparaient à attaquer les positions des Moudjahidine sur la route reliant Bakhtaran à Islamabad.
Rafsandjani écrit :
« Il semble qu’il ne soit pas souhaitable de laisser leur résistance se prolonger davantage dans la région. Il faut accentuer la pression. »
Vingt ans plus tard, Rafsandjani revient sur les objectifs de Saddam Hussein
Deux décennies après l’opération Mersad, Hachemi Rafsandjani revint sur ces événements lors d’un entretien. Selon son analyse, l’Irak cherchait alors à obtenir de nouveaux avantages avant l’entrée en vigueur du cessez-le-feu.
Il estimait que Saddam Hussein avait interprété l’acceptation par l’Iran de la résolution 598 comme un signe de faiblesse et pensait pouvoir profiter de la situation pour conquérir de nouveaux territoires. Ces gains auraient ensuite pu être utilisés comme moyen de pression dans les négociations à venir.
Selon Rafsandjani, le plan concernait à la fois le sud et le nord du pays. Au sud, l’armée irakienne devait avancer et tenter de reprendre notamment Khorramshahr et Abadan. Au nord, l’offensive devait être confiée aux Moudjahidine du peuple avec l’appui de Bagdad, dans l’espoir de s’emparer au minimum de Kermanshah.
« Ils pensaient qu’après l’acceptation de la résolution, la société iranienne n’était plus disposée à combattre », explique-t-il en substance.
Une mauvaise coordination entre les offensives du nord et du sud
Rafsandjani considérait que l’une des erreurs commises par les Irakiens fut de ne pas synchroniser précisément les deux offensives.
L’armée irakienne attaqua d’abord au sud. Selon l’une des hypothèses avancées par Rafsandjani, Bagdad espérait ainsi attirer l’essentiel des forces iraniennes vers ce front et laisser le nord suffisamment dégagé pour permettre aux Moudjahidine d’atteindre plus facilement Kermanshah.
Mais la situation évolua rapidement.
Après l’acceptation de la résolution 598, de nombreux combattants iraniens expérimentés avaient rejoint les fronts. L’attaque irakienne dans le sud fut repoussée et les forces de Bagdad furent ramenées vers leurs anciennes positions.
Pour Rafsandjani, cette contre-offensive démontrait que l’acceptation de la résolution ne résultait pas d’un effondrement de la capacité militaire iranienne.
Rafsandjani se rend à Kermanshah
Alors qu’il se trouvait dans le sud, Rafsandjani reçut des informations faisant état de mouvements dans le nord. Il prit alors la route de Kermanshah.
Avant même d’atteindre la ville, il apprit que les forces des Moudjahidine avaient franchi Patagh et progressaient vers Kerend-e Gharb.
« J’ai pensé que le moment était venu d’aller à Kermanshah. Il y avait peu de forces sur place et la situation devenait dangereuse. Je pensais que les Irakiens se trouvaient derrière les Moudjahidine. À notre avis, les Moudjahidine ne pouvaient pas disposer seuls d’une telle capacité. J’ai alors pensé que l’attaque du sud avait peut-être servi de diversion et que l’offensive principale avait été préparée au nord. »
Rafsandjani traversa Islamabad avant de rejoindre Kermanshah. Ali Chamkhani se trouvait également dans la ville. Ils s’installèrent dans un bâtiment situé au nord de Kermanshah, près des installations de traitement de l’eau, afin d’organiser la défense.
À ce stade, leurs informations sur les effectifs engagés, le plan de l’offensive et le niveau exact du soutien irakien restaient limitées.
Des unités iraniennes redirigées vers le front
Un élément déterminant intervint alors. Une partie des forces iraniennes qui se déplaçaient du nord vers le sud avait reçu l’ordre de rejoindre le front méridional. Lorsque l’offensive des Moudjahidine fut connue, ces unités furent rappelées et redirigées vers la zone de combat.
Elles arrivèrent alors que les forces de l’organisation avaient atteint Islamabad et purent les prendre à revers, tandis que d’autres unités iraniennes se préparaient à leur faire face frontalement.
« Une occasion s’était présentée »
Rafsandjani décrit ainsi les instructions qu’il donna aux forces engagées dans l’opération :
« J’ai donné un ordre à toutes les unités. J’ai dit qu’une occasion s’était présentée : les Moudjahidine, qui jusque-là ne se plaçaient pas directement à portée de nos forces, venaient eux-mêmes vers nous. Il fallait profiter de cette occasion, car après la guerre nous n’aurions plus accès à eux. Maintenant qu’ils étaient venus eux-mêmes, il fallait régler la question. »
Les renseignements obtenus sur le terrain et les interrogatoires de prisonniers montrèrent, selon son récit, que l’organisation était entrée en Iran sous la forme d’une véritable force militaire équipée.
Elle disposait d’un nombre important de chars, de véhicules blindés, de pièces d’artillerie, de mortiers et de véhicules. Des unités spécialement entraînées avaient également reçu des missions précises.
Rafsandjani affirme enfin que Massoud Radjavi avait dit à ses combattants qu’ils marchaient vers Téhéran et qu’ils ne devaient pas regarder derrière eux. L’organisation avait donc engagé une quantité considérable de moyens dans l’offensive, même si ses éléments les plus sensibles auraient été maintenus à l’écart des premières lignes dans l’attente d’une consolidation de ses positions.