Amir Ebrahim Rasouli, conseiller politique du président de l’Assemblée consultative islamique, analyse dans cette tribune exclusive pour Jamaran les différents éléments de cette stratégie.
1. Une confrontation des volontés et une prise de décision unifiée
L’un des objectifs constants de la politique américaine de pression contre l’Iran a été de provoquer des divisions au sein de la structure décisionnelle du pays.
Washington espère, en envoyant des messages différents à différents interlocuteurs, en choisissant certains responsables comme partenaires privilégiés et en combinant menaces et propositions — la traditionnelle stratégie de la « carotte et du bâton » — créer des écarts entre les responsables politiques, diplomatiques, sécuritaires et militaires iraniens.
Les prises de position exprimées au cours des dernières semaines montrent toutefois qu’au moins sur le plan de la politique officiellement déclarée, une coordination claire s’est établie entre les principaux responsables du pays.
Le vocabulaire utilisé peut différer d’une personnalité à l’autre, mais le message central reste identique :
l’Iran ne rejette pas le principe de la négociation, mais refuse de négocier sous la pression et la menace.
Dans cette logique, les États-Unis doivent prendre des mesures concrètes de rétablissement de la confiance avant toute ouverture politique.
2. Un consensus institutionnel : du Conseil suprême de sécurité nationale au gouvernement et au Parlement
Mohsen Rezaei, au nom du Conseil suprême de sécurité nationale, a insisté sur ce même cadre stratégique.
L’élément important dans ses déclarations ne réside pas uniquement dans la mention des « sept conditions de l’Iran ».
Il précise qu’une décision définitive concernant la transmission de ces conditions a été prise au cours d’une réunion à laquelle participaient notamment le président de la République et le ministre des Affaires étrangères.
Selon lui, il n’existe donc « ni nouvelle discussion ni nouvelle condition ».
Cette affirmation vise à montrer que les positions annoncées ne résultent ni d’initiatives individuelles ni d’une concurrence entre les institutions.
Elles seraient au contraire le produit d’une décision coordonnée et consensuelle prise au plus haut niveau de l’État.
Mohammad-Bagher Ghalibaf poursuit lui aussi cette ligne en sa qualité de chef de l’équipe de négociation.
Il a rappelé que les conditions iraniennes avaient déjà été transmises à plusieurs reprises aux médiateurs et que l’ancienne politique de la « carotte et du bâton » ne serait plus en mesure de modifier les calculs de Téhéran.
Son insistance sur l’acceptation des sept conditions iraniennes est présentée comme la preuve que le Parlement et le Conseil suprême de sécurité nationale parlent d’une seule voix lorsqu’il s’agit de définir les lignes rouges et le cadre stratégique des négociations.
3. Le rôle de la diplomatie et du pouvoir exécutif
Abbas Araghchi a transformé cette doctrine politique en un programme opérationnel précis.
Il a expliqué que si la partie américaine applique les conditions posées par l’Iran, la voie vers la réouverture du détroit d’Ormuz et le lancement d’un nouveau processus diplomatique serait entièrement dégagée.
Selon le plan évoqué, le détroit pourrait être rouvert le sixième jour et un nouveau cycle de négociations pourrait commencer le septième jour.
Le ministère des Affaires étrangères ne se limiterait donc pas à des principes généraux : il disposerait d’une feuille de route concrète pour la mise en œuvre d’un éventuel accord.
Massoud Pezeshkian a lui aussi repris cette approche du point de vue du gouvernement.
Lors d’une rencontre avec le commandant de l’armée pakistanaise, il a souligné que les États-Unis ne pouvaient pas, d’un côté, intensifier les sanctions et les pressions globales contre l’Iran et, de l’autre, parler simultanément de négociation.
Pour le président iranien, la levée effective des sanctions et des menaces constitue une condition préalable indispensable à un dialogue véritable et constructif.
Cette position, souligne l’auteur, ne contredit en rien celle du secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, du président du Parlement ou du ministre des Affaires étrangères.
4. La cohésion intérieure, quatrième pilier de la sécurité nationale
La position de Gholam-Hossein Mohseni-Ejei, chef du pouvoir judiciaire, complète selon l’auteur un autre volet de cette stratégie.
Tout en rejetant fermement les négociations imposées, il a insisté sur la nécessité de préserver la cohésion interne.
Plus important encore, il a mis en garde les responsables et les différentes composantes du pouvoir contre la création de fausses polarisations et contre les comportements susceptibles d’accroître le mécontentement de la population.
Cette approche montre, selon Rasouli, que la cohésion nationale ne signifie pas seulement l’unité des élites face à une menace extérieure.
La qualité de la gouvernance et la manière dont l’État traite sa population sont également des éléments fondamentaux de la sécurité nationale.
5. Une répartition des responsabilités plutôt qu’un conflit entre institutions
Si l’on examine toutes ces prises de position ensemble, estime l’auteur, on observe une forme de « répartition stratégique et intelligente des rôles ».
Le Conseil suprême de sécurité nationale définit les grandes orientations stratégiques du pays.
Le gouvernement et le ministère des Affaires étrangères sont chargés de conduire la diplomatie et de proposer les mécanismes pratiques d’un éventuel accord.
Le Parlement fournit l’appui politique et juridique aux grandes orientations nationales.
Le pouvoir judiciaire doit protéger la cohésion intérieure et empêcher une polarisation excessive de la société.
Les forces armées, enfin, ont pour mission d’assurer une dissuasion maximale et de maintenir un niveau complet de préparation militaire.
Dans ce cadre, le porte-parole des Gardiens de la Révolution a clairement indiqué que la diplomatie et le suivi politique relèvent exclusivement du ministère des Affaires étrangères, tandis que les institutions militaires se préparent à l’éventualité d’un conflit prolongé.
Pour l’auteur, ces déclarations ne traduisent pas une ingérence des militaires dans la diplomatie.
Elles montrent plutôt une délimitation précise et professionnelle des responsabilités.
Le commandant en chef de l’armée et le chef d’état-major des forces armées ont également déclaré disposer d’une connaissance complète des évolutions régionales et de la situation dans le détroit d’Ormuz.
Ils ont insisté sur leur préparation à répondre à toute menace.
Le message politique est, selon Rasouli, très clair :
la diplomatie iranienne maintient ouverte la possibilité du dialogue, mais l’adversaire ne doit pas croire qu’il pourra obtenir davantage de concessions par la pression militaire.
6. Une équation devenue plus complexe pour Washington
C’est précisément ce point qui, selon l’auteur, place la stratégie américaine de « pression maximale » face à une difficulté majeure.
Washington ne ferait plus face à une personnalité isolée ou à une institution unique dont il pourrait modifier la position simplement en changeant de canal de communication.
Un message peut être adressé à un responsable sécuritaire, recevoir une réponse d’un haut responsable politique, puis être traduit en mécanisme concret par le ministre des Affaires étrangères.
Mais le contenu et le cœur de la politique iranienne resteraient, selon l’auteur, inchangés.
7. Renforcer la cohésion sociale : le principal soutien de la puissance nationale
La coordination entre les plus hauts responsables politiques et sécuritaires ne suffit cependant pas, à elle seule, à gérer une crise prolongée.
Pour Amir Ebrahim Rasouli, le soutien le plus fondamental d’un pays confronté à des pressions extérieures reste son capital social et la cohésion de sa population.
Dans les périodes de crise ou face à une menace étrangère, une grande partie de la société peut, malgré les différences politiques et les difficultés économiques, se retrouver autour de la nécessité de défendre l’intégrité territoriale du pays.
Il ne faut cependant pas confondre cette fidélité nationale avec une satisfaction générale à l’égard de la situation économique ou de la gouvernance.
Les citoyens peuvent à la fois défendre leur pays et rester critiques à propos de l’inflation, des discriminations, de l’inefficacité administrative ou de certaines restrictions.
Le renforcement de cette cohésion exige donc plusieurs mesures urgentes :
la transparence et l’honnêteté dans le dialogue avec la population, une répartition équitable des coûts provoqués par les sanctions et la guerre, une attention sérieuse aux conditions de vie, le respect des critiques et le refus d’approfondir de nouvelles fractures politiques et sociales.
Lorsque la société a le sentiment d’être informée de la réalité de la situation et de supporter équitablement les conséquences des crises, l’adhésion collective peut se maintenir dans la durée.
La cohésion nationale ne signifie pas non plus l’uniformisation artificielle de toutes les opinions.
Au contraire, une société est plus durablement stable lorsqu’elle accepte les divergences sur les méthodes tout en conservant un consensus sur les intérêts nationaux et la protection du pays.
L’auteur estime également qu’il ne faut pas, par des erreurs d’analyse, placer automatiquement le critique intérieur dans le même camp que l’adversaire extérieur.
Une telle attitude affaiblirait le capital social du système et créerait précisément la fracture recherchée par l’adversaire.
8. La nécessité de préserver les avantages stratégiques du pays
Dans la situation actuelle, la République islamique dispose, selon l’auteur, de trois avantages stratégiques essentiels :
un consensus au centre de la décision, une préparation militaire forte et une solidarité fondamentale de la population face aux menaces extérieures.
La combinaison de ces trois facteurs rendrait les calculs traditionnels de Washington beaucoup plus complexes.
Cette situation ne signifie cependant pas que la menace ait disparu ou que la stratégie de pression américaine ait définitivement échoué.
La cohésion politique peut progressivement s’éroder si elle n’est pas accompagnée d’une amélioration de l’efficacité économique et d’une réponse aux problèmes quotidiens de la population.
De la même manière, la dissuasion militaire doit toujours soutenir la diplomatie et non s’y substituer.
La voie rationnelle, selon Rasouli, consiste donc à poursuivre cette répartition stratégique des rôles :
maintenir un message unique en politique étrangère, élaborer un programme efficace pour sortir de la crise, préserver une capacité crédible sur le terrain et, plus important encore, protéger réellement la confiance de la population.
Lorsque la société estime que les décisions du pouvoir sont cohérentes, que les coûts sont répartis équitablement et que l’objectif final est d’éviter l’élargissement de la guerre tout en défendant les intérêts nationaux, l’espace d’action et d’influence de l’adversaire se réduit considérablement.
En définitive, conclut l’auteur, la puissance de la République islamique d’Iran ne réside pas seulement dans ses missiles, son contrôle du détroit d’Ormuz ou sa présence à la table des négociations.
Le véritable élément de puissance réside dans la conviction de l’autre camp que les États-Unis ne peuvent pas, en changeant d’interlocuteur, en augmentant la pression ou en alimentant les conflits internes, désunir la volonté collective de la nation iranienne.