Ghasemi : l’intensité des récentes attaques terroristes dans le sud-est de l’Iran est sans précédent depuis dix ans

Selon Fa'ezeh Ghasemi, chercheuse spécialisée dans les questions de sécurité, l’intensité des récentes attaques terroristes dans le sud-est de l’Iran est sans précédent depuis au moins une décennie.
Elle estime également que le degré de coordination entre différents groupes armés s’est accru au cours des dernières attaques et considère qu’un tel niveau de coordination correspond généralement aux méthodes de services de renseignement professionnels.
Dans un entretien accordé à Jamaran, elle affirme qu’Israël dispose depuis plusieurs années de doctrines visant à exploiter certains groupes ethniques ou religieux pour exercer une pression sur l’Iran.

ID: 87765 | Date: 2026/10/13

Elle rappelle qu’en 2025, au moment du déclenchement des opérations militaires israéliennes puis américaines contre l’Iran, Al Jazeera avait publié un article faisant état d’un développement des contacts israéliens avec des groupes séparatistes et armés opérant dans les régions frontalières iraniennes.


Une hausse des attaques dans le Sistan-et-Baloutchistan


Selon Jamaran, les dernières semaines ont été marquées par une augmentation des attaques terroristes dans la province du Sistan-et-Baloutchistan, au moment où les menaces extérieures d’une reprise de la guerre se sont également intensifiées.


Le média estime que les attaques dans le sud-est iranien sont devenues récurrentes, notamment en raison des difficultés du Pakistan à lutter contre les groupes armés opérant dans les zones frontalières.


Mais dans le contexte actuel, ces attaques prennent, selon l’article, une dimension allant au-delà des opérations habituelles d’un groupe salafiste armé.


Le texte rappelle que, pendant la guerre de quarante jours, les États-Unis et Israël auraient ouvertement envisagé, selon la présentation qui en est faite dans l’article, l’utilisation de groupes armés dans les régions kurdes afin d’affaiblir la République islamique et de favoriser une fragmentation de l’Iran.


La question posée est donc de savoir si une stratégie comparable pourrait être envisagée dans les régions baloutches du pays.


Jamaran s’est entretenu à ce sujet avec Fa'ezeh Ghasemi, chercheuse spécialisée dans les questions de sécurité.


Comment évaluez-vous l’augmentation des attaques terroristes dans le sud-est du pays ? Existe-t-il un lien avec une éventuelle nouvelle guerre entre les États-Unis et l’Iran ?


Fa'ezeh Ghasemi répond que les pays hostiles à l’Iran ont, selon elle, utilisé au fil des années différents moyens pour provoquer l’instabilité et l’insécurité dans le pays et ont progressivement identifié certaines de ses vulnérabilités.


Le sud-est iranien possède, à ses yeux, une importance stratégique particulière, aujourd’hui encore renforcée.


La première raison tient à la longueur et à la porosité des frontières.


La géographie de cette région facilite les opérations rapides suivies d’un retrait, ainsi que la dissimulation de groupes armés.


Du côté pakistanais, elle observe également une nouvelle augmentation de l’activité des organisations séparatistes.


Ces groupes se seraient renforcés au fil des années, auraient augmenté leurs effectifs et mené plusieurs opérations importantes et violentes.


Selon elle, la province pakistanaise du Baloutchistan représente désormais une menace sérieuse pour l’autorité du gouvernement pakistanais.


Associés à l’activité des Talibans pakistanais, ces mouvements exercent une pression croissante sur l’autorité d’Islamabad.


La géographie naturelle et humaine du Baloutchistan pakistanais, comme celle du Sistan-et-Baloutchistan iranien, rend selon elle ces régions particulièrement vulnérables aux ingérences extérieures.


La frontière traverse notamment de vastes zones désertiques.


Du côté pakistanais, l’insécurité et le sous-développement aggravent encore la situation.


Entre 37 et 70 affrontements armés depuis le début de 2026


Ghasemi affirme considérer l’augmentation des attaques en 2026 comme réelle et significative, et non comme le produit d’une exagération médiatique.


"Les données de terrain montrent que, depuis le début de 2026, entre 37 et environ 70 affrontements armés ont été enregistrés. Il s’agit du niveau le plus élevé observé depuis au moins une décennie."


Elle ajoute qu’au cours d’une seule semaine, au moins sept attaques terroristes de différentes formes auraient été recensées.


La nouvelle coalition appelée "Front des combattants populaires" (JMM/PFF), formée en décembre 2025 par la fusion de Jaish al-Adl avec plusieurs groupes plus petits, aurait revendiqué cinq opérations depuis l’automne 2026.


Ces attaques auraient visé aussi bien des patrouilles que certains postes de police.


Ghasemi considère que l’une des caractéristiques les plus importantes de cette nouvelle phase est l’augmentation de la coordination entre plusieurs groupes armés.


Elle affirme :


"Ce type de coordination est généralement le travail de services de renseignement professionnels. Il peut difficilement être uniquement le résultat d’une coopération spontanée entre deux petits groupes armés."


Des opérations devenues plus complexes


La seconde caractéristique des attaques récentes est, selon elle, leur complexité.


Contrairement aux années précédentes, il ne s’agirait plus seulement d’attaques isolées.


Des opérations plus élaborées, notamment des embuscades routières, seraient désormais observées.


Ghasemi souligne toutefois que les groupes armés tirent d’abord profit de facteurs locaux.


Pour justifier leurs opérations et recruter, ils s’appuient notamment sur la pauvreté, le sentiment de discrimination, le chômage et les activités de contrebande.


Elle estime que ces causes locales ne doivent pas être ignorées :


"Sans l’existence d’un mécontentement local, les conditions nécessaires à l’apparition de tels groupes n’existeraient pas."


Elle ajoute cependant qu’une fois ce terreau établi, un soutien extérieur peut jouer un rôle déterminant.


Selon elle, le seul mécontentement local ne suffit pas à expliquer le développement de groupes armés organisés disposant de capacités de ce niveau.


Quel rôle les puissances étrangères, notamment Israël, pourraient-elles jouer ?


Interrogée sur une éventuelle implication de pays étrangers, notamment Israël et certains voisins de l’Iran comme les Émirats arabes unis, Ghasemi appelle d’abord à distinguer preuve et indice.


Elle rappelle que les services de renseignement ne reconnaissent généralement pas publiquement leurs opérations clandestines.


Il est donc difficile, selon elle, d’obtenir des documents officiels établissant directement leur responsabilité.


"Il faut davantage chercher des indices."


Elle considère que la proximité temporelle entre les attaques et l’aggravation des tensions régionales ainsi que leur caractère opportuniste sont significatifs.


Selon son analyse, la guerre menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran poursuit un objectif général : exercer simultanément une pression militaire, économique et sécuritaire afin d’affaiblir les structures de gouvernance iraniennes et d’accentuer l’instabilité aux frontières orientales et occidentales.


Le sud-est du pays présenterait plusieurs caractéristiques favorables à ce type de pression : son éloignement du centre, la longueur de la frontière avec le Pakistan, la difficulté de la contrôler, ainsi que l’importance stratégique de Chabahar et du littoral du Makran.


Les groupes armés peuvent également, selon elle, profiter du fait que les forces de sécurité nationales sont mobilisées contre d’autres menaces.


Ils utilisent en outre les mécontentements locaux pour accroître la pression sur la stabilité du pays.


Dans une situation où l’Iran est déjà engagé dans une confrontation politique et économique prolongée, des États adverses pourraient ainsi chercher à accroître les coûts sécuritaires dans les régions périphériques et à disperser les moyens des services de sécurité et de renseignement.


Ghasemi évoque des liens entre Israël et des groupes séparatistes


Fa'ezeh Ghasemi affirme qu’Israël développe depuis longtemps des doctrines reposant sur l’utilisation de groupes ethniques et religieux pour affaiblir l’Iran.


Elle rappelle qu’en 2025, lorsque les opérations israéliennes puis américaines contre l’Iran ont commencé, Al Jazeera avait publié un article qui, selon elle, faisait état d’un développement de la coopération israélienne avec certains groupes séparatistes et armés des régions frontalières iraniennes.


Elle cite notamment des groupes actifs au Baloutchistan, au Kurdistan et au Khouzestan.


Selon son résumé de cet article, Israël aurait cherché à leur apporter un soutien financier, militaire et en matière de renseignement afin de les utiliser comme instruments de déstabilisation intérieure.


L’article d’Al Jazeera se serait appuyé sur des documents et des entretiens avec d’anciens responsables du renseignement israélien pour faire état de réseaux de contacts clandestins établis depuis plusieurs années entre Israël et certains groupes armés hostiles à l’Iran.


L’objectif aurait été non seulement de perturber les réseaux régionaux liés à l’Iran, mais aussi d’encourager des tensions ethniques dans les provinces périphériques afin d’accroître la pression sur le gouvernement central.


Ghasemi ajoute qu’Al Jazeera présentait cette stratégie comme appartenant à une doctrine plus large visant à étendre ce qu’elle appelle un "cercle de feu" depuis les périphéries vers le centre de l’Iran.


Le projet d’études sur le Baloutchistan de MEMRI


Ghasemi évoque également le projet d’études consacré au Baloutchistan au sein du think tank MEMRI.


Elle considère ce programme comme une couverture intellectuelle ou académique susceptible de servir une stratégie plus large.


Selon elle, l’attention accordée dans ces travaux aux ressources naturelles du Baloutchistan ainsi qu’aux ports stratégiques de Gwadar et de Chabahar révèle l’importance des corridors énergétiques et commerciaux de l’Iran et du Pakistan.


Elle estime que présenter le Baloutchistan comme une zone pouvant servir de base avancée contre l’Iran signifie, dans son analyse, que Washington et Tel-Aviv pourraient chercher à ouvrir un nouveau front à l’est du pays pour obliger Téhéran à répartir ses forces militaires et sécuritaires sur plusieurs régions.


"Nous ne disposons pas de preuves solides concernant les Émirats"


Concernant les Émirats arabes unis, Ghasemi se montre plus prudente :


"Nous ne disposons pas de documents solides, et le rôle des Émirats dans les récents événements terroristes du sud-est de l’Iran n’est pas établi."


Elle ajoute cependant que certaines hypothèses existent, notamment en raison des relations étroites d’Abou Dhabi avec Tel-Aviv dans les domaines sécuritaire et du renseignement.


Elle rappelle également que les relations entre l’Iran et les Émirats sont complexes.


Depuis plusieurs décennies, les deux pays entretiennent simultanément des relations commerciales, des rivalités régionales, des différends territoriaux et, dans certains domaines, des relations de coopération.


Elle estime donc qu’un soutien financier ou logistique indirect par l’intermédiaire de réseaux tiers établis aux Émirats reste envisageable.


Elle précise néanmoins :


"Cela ne signifie pas que les Émirats soient à l’origine de la conception de ces opérations."


Les causes locales ne doivent pas être ignorées


Pour Ghasemi, il serait dangereux de réduire les difficultés de la frontière orientale à la seule intervention de puissances étrangères.


Le mécontentement existe dans la région et les causes locales de certaines violences sont réelles.


Les groupes armés possèdent également leurs propres motivations.


Elle considère cependant que des organisations de cette taille ne peuvent durablement survivre sans aides extérieures :


"Ce ne sont pas les habitants ordinaires d’une région qui équipent militairement les groupes armés. Ce type de soutien est fourni par des États ou des puissances étrangères."


Le sud-est iranien diffère des régions kurdes de l’ouest


L’entretien aborde ensuite la possibilité d’une stratégie comparable à celle qui aurait, selon le texte, été envisagée dans les régions kurdes pendant la guerre de quarante jours.


La question posée à Ghasemi est la suivante : les États-Unis et Israël pourraient-ils envisager de soutenir des groupes armés baloutches comme ils auraient voulu utiliser des organisations kurdes pour ouvrir un front à l’ouest de l’Iran ?


Ghasemi estime que l’existence d’un tel projet à l’ouest du pays est pratiquement certaine à ses yeux, même s’il aurait échoué pour plusieurs raisons.


Pour le sud-est, elle se montre plus prudente.


Les responsables américains n’en ont pas parlé publiquement et les groupes armés baloutches eux-mêmes n’abordent pas ouvertement cette question.


"Théoriquement, il est possible que les États-Unis et Israël cherchent à entreprendre de telles actions, mais, dans la pratique, cela serait beaucoup plus difficile."


Elle estime que Jaish al-Adl et les coalitions qui gravitent autour de cette organisation doivent davantage être analysés comme des groupes takfiristes que comme des mouvements ethniques.


Dans les régions kurdes, il existe au contraire des courants politiques séculiers dont certains analystes ont affirmé qu’ils avaient des contacts limités avec Israël.


Ghasemi précise toutefois que ces affirmations ne sont pas établies de manière définitive et que ces mouvements ne représentent en aucun cas l’ensemble de la population kurde.


Dans les zones baloutches, même de telles accusations de relations directes n’ont, selon elle, pas véritablement été formulées, notamment parce que les groupes concernés sont présentés avant tout comme takfiristes.


Des capacités militaires baloutches plus limitées


Plusieurs facteurs rendent également, selon Ghasemi, une telle stratégie plus difficile dans le sud-est.


Les groupes armés baloutches disposent d’effectifs et de capacités militaires plus faibles que certains groupes kurdes.


Leurs zones d’opération se trouvent en outre dans des régions désertiques, éloignées des principaux centres politiques et économiques iraniens.


Certains groupes liés aux mouvements armés baloutches figurent toujours sur les listes américaines d’organisations terroristes.


Un passage d’un soutien clandestin à un soutien officiel représenterait donc un coût juridique et politique important pour Washington.


À court terme, Ghasemi juge plus probable que l’aide étrangère, si elle existe, prenne la forme d’un soutien clandestin en matière de renseignement ou de financement, accompagné éventuellement d’un appui médiatique et politique limité.


Un soutien militaire ouvert serait, selon elle, beaucoup plus risqué.


Elle souligne à ce propos :


"Trump a parlé facilement des Kurdes, mais nous ne l’entendons pas parler publiquement de Jaish al-Adl."


Le rôle de la Turquie et du Pakistan


Ghasemi rappelle que les États-Unis et Israël ont également rencontré des limites dans les régions kurdes.


Le recours à certains groupes armés kurdes pouvait sembler utile à Washington, mais il s’est heurté aux intérêts nationaux de la Turquie.


Ankara considère en effet tout renforcement de groupes kurdes armés près de ses frontières comme une menace directe pour sa sécurité nationale.


La pression politique turque aurait donc constitué un obstacle aux projets américains concernant des groupes kurdes dans l’ouest de l’Iran.


Dans le sud-est, le Pakistan joue selon elle un rôle comparable.


Islamabad lutte lui-même contre une insurrection baloutche sur son territoire et sait qu’une aggravation du conflit côté iranien pourrait rapidement avoir des répercussions de l’autre côté de la frontière.


L’intérêt national pakistanais serait donc davantage orienté vers le contrôle de l’insurrection que vers son développement.


"À mon avis, toute stratégie étrangère misant sur les Baloutches dépend fortement des équilibres régionaux. La réussite d’un tel projet nécessiterait un consensus régional qui n’existe pas actuellement."


Ghasemi recommande donc à l’Iran de prêter une attention particulière à ses relations avec la Turquie et le Pakistan et d’éviter d’entrer en confrontation avec ces deux pays.


Le sud-est servirait davantage à l’usure qu’à une invasion terrestre


Selon elle, il était déjà plausible que les États-Unis et Israël veuillent ouvrir un front occidental permettant à certains groupes kurdes d’entrer en Iran et d’affronter les forces gouvernementales.


Mais elle souligne que, durant le conflit, les groupes kurdes eux-mêmes n’auraient finalement pas accepté de s’engager dans cette voie.


Dans l’est du pays, elle considère qu’une opération comparable serait encore plus difficile.


Le gouvernement central pakistanais est extrêmement sensible à la question baloutche et ne serait probablement pas disposé à fournir des armes à des mouvements séparatistes baloutches.


Elle estime donc que le sud-est de l’Iran serait davantage utilisé pour épuiser progressivement les forces sécuritaires et les services de renseignement et pour déstabiliser le port stratégique de Chabahar que pour créer une grande voie d’invasion terrestre.


Elle ne juge pas ce dernier scénario totalement impossible, mais souligne qu’il nécessiterait un niveau de soutien extérieur, de logistique et de coordination bien supérieur à celui que possèdent actuellement les groupes armés présents dans l’est iranien.


"Les Baloutches iraniens sont aujourd’hui en première ligne"


Interrogée sur les mesures que l’Iran pourrait prendre et sur les conséquences d’une négligence du problème, Ghasemi répond qu’ignorer la situation n’est plus possible.


Elle met toutefois en garde contre une réponse exclusivement militaire.


Selon elle, une approche qui ne reposerait que sur la sécurité et la force pourrait, à long terme, enraciner davantage l’insurrection dans la province du Sistan-et-Baloutchistan.


"Nous ne devons pas entrer dans le jeu que les États-Unis, Israël ou tout autre pays cherchant à affaiblir l’Iran souhaiteraient nous imposer."


Elle estime que l’histoire de la région montre qu’une approche purement militaire a souvent déplacé la violence vers des formes plus complexes plutôt que de résoudre les problèmes qui l’alimentent.


L’Iran doit donc, selon elle, maintenir une politique de sécurité ferme et ciblée contre les réseaux armés, tout en investissant réellement dans l’économie et les infrastructures de la province.


Ces investissements doivent produire des améliorations concrètes dans la vie quotidienne de la population.


Ghasemi met également en garde contre une "sécurisation" excessive de toute la province, contre la stigmatisation de ses habitants et contre l’assimilation des différentes couches de la population aux groupes terroristes.


Selon elle, créer une distance entre les habitants du Sistan-et-Baloutchistan et le reste de la population iranienne ferait précisément partie des objectifs à long terme de ceux qui cherchent à affaiblir le pays.


"L’Iran ne pourra pas régler durablement le problème en éliminant simplement quelques petits groupes."


Elle poursuit :


"Nos Baloutches sont aujourd’hui en première ligne d’une confrontation sérieuse."


Avec l’importance prise par le détroit d’Ormuz et le blocus maritime évoqué dans le texte, le rôle du port de Chabahar s’est également renforcé.


Dans le contexte actuel de pressions militaires et économiques ainsi que de perturbations des corridors commerciaux, le sud-est iranien devient ainsi une région périphérique particulièrement importante.


Selon Ghasemi, les États-Unis et Israël accorderaient désormais davantage d’attention au Sistan-et-Baloutchistan parce qu’ils considèrent cette province comme l’une des vulnérabilités intérieures de l’Iran.