La veille, l’accord conclu en 2024 entre Washington et Bagdad est entré en application. Cet accord prévoyait le retrait d’Irak de la coalition internationale dirigée par les États-Unis, déployée initialement dans le cadre de la lutte contre Daech.
Le départ des forces étrangères figurait depuis longtemps parmi les demandes de l’Iran et des groupes irakiens qui lui sont proches. Mais compte tenu des relations entretenues par l’actuel Premier ministre irakien avec Washington, plusieurs interrogations demeurent : ce retrait correspond-il réellement aux attentes de ces groupes ? Et peut-il, comme l’affirme le gouvernement irakien, ouvrir la voie à leur désarmement ?
Pour évoquer l’avenir de l’Irak après le retrait de la coalition, un entretien a été réalisé avec Seyyed Reza Qazvini, analyste spécialisé dans les affaires irakiennes.
Pourquoi le gouvernement irakien et les États-Unis ont-ils accepté ce retrait ?
Le retrait américain d’Irak était depuis longtemps l’une des principales revendications des groupes irakiens proches de l’Iran. Pourquoi Al-Zaydi, considéré comme proche des États-Unis, a-t-il mis en œuvre ce projet, et pourquoi Washington l’a-t-il accepté ?
L’accord entre l’Irak, les États-Unis et les autres pays membres de la coalition internationale contre Daech remonte à une période antérieure aux mandats d’Al-Zaydi et de Donald Trump.
Il a été conclu en 2024, lorsque Mohammed Shia al-Sudani dirigeait le gouvernement irakien et Joe Biden l’administration américaine.
Il avait alors été convenu que les forces américaines et celles de la coalition internationale quitteraient progressivement l’Irak, avant de se retirer également de la région du Kurdistan.
Le processus actuellement engagé s’inscrit donc, selon Qazvini, dans le cadre juridique défini par cet accord.
La présence militaire américaine en Irak est-elle réellement terminée ?
Ce retrait correspond-il à ce que demandaient les groupes proches de l’Iran, ou existe-t-il encore une présence militaire américaine en Irak ?
Selon Qazvini, les unités de combat américaines ainsi que celles des autres pays de la coalition ont quitté l’Irak, de même qu’une partie de leurs équipements, notamment certains systèmes avancés de défense aérienne.
Des personnels chargés de missions de conseil et de formation militaire restent cependant présents, ainsi que des forces assurant la protection des sites diplomatiques américains. Certains systèmes de défense destinés exclusivement à protéger ces installations demeurent également sur place.
Pour les groupes irakiens de la résistance, cela signifie que la question du désarmement, ou de ce qu’ils préfèrent appeler la "régulation des armes", ne peut pas encore être considérée comme réglée.
Ces groupes estiment que toute forme de présence militaire étrangère doit prendre fin.
Ils considèrent notamment les forces turques déployées dans certaines régions du nord de l’Irak comme des forces d’occupation. Ils soulignent aussi que la faiblesse des systèmes irakiens de défense aérienne laisse l’espace aérien du pays exposé à d’éventuelles menaces extérieures, en particulier celles qu’ils attribuent aux États-Unis et à Israël.
Quelles conséquences pour l’Iran ?
D’une manière générale, quels avantages l’Iran pourrait-il tirer de ce retrait ?
Qazvini estime que le départ de forces militaires et de systèmes de défense aérienne américains d’un pays voisin constitue un développement important pour Téhéran.
Selon lui, la disparition d’une présence militaire structurée à proximité des frontières iraniennes modifie le rapport de force existant.
Il considère que cette nouvelle situation pourrait accroître la marge de manœuvre de l’Iran et des groupes irakiens proches de Téhéran face aux menaces présentes à l’intérieur de l’Irak, notamment celles qu’ils attribuent à des groupes kurdes séparatistes installés dans la région du Kurdistan.
Elle pourrait également, selon son analyse, renforcer les capacités d’action militaire, sécuritaire et politique de ces groupes.
Le retrait pourrait aussi être présenté comme un succès politique et médiatique par les forces dites de résistance.
Qazvini précise toutefois qu’il ne faut pas nécessairement considérer cette évolution comme un avantage total pour l’Iran.
Les États-Unis restent un partenaire stratégique de Bagdad et conservent, selon lui, une influence importante sur plusieurs secteurs de l’État irakien, notamment dans les domaines politique, économique, sécuritaire et militaire.
Il estime même que cette influence s’est renforcée durant le second mandat de Donald Trump.
Pour l’Iran, ce retrait peut néanmoins être interprété comme une étape concrète vers un objectif affiché depuis longtemps : la fin de la présence militaire américaine dans la région.
Le désarmement des groupes armés devient-il plus facile ?
Maintenant que les forces américaines se retirent, le gouvernement irakien pourra-t-il plus facilement appliquer son projet de monopole de l’État sur les armes ?
Pour Qazvini, la question du monopole des armes, du désarmement ou de leur "régulation", selon le terme utilisé par les groupes de résistance, n’a jamais été simple.
Le départ des forces américaines ne suffira pas, à lui seul, à régler cette question.
À Bagdad, certains responsables considèrent que la disparition de la présence militaire étrangère prive désormais les groupes de résistance de l’un de leurs principaux arguments pour conserver leurs armes.
Le Premier ministre irakien avait d’ailleurs présenté le contrôle des armes par l’État comme l’un de ses objectifs prioritaires dès son entrée en fonction.
Selon l’analyste, cette question faisait partie des engagements pris par Al-Zaydi auprès de Washington. Une partie importante de la classe politique irakienne, y compris des responsables appartenant au Cadre de coordination chiite, y serait également favorable.
Qazvini estime toutefois qu’une mise en œuvre rapide et sans difficultés paraît peu probable.
Ces groupes entretiennent, selon lui, des liens étroits avec l’Iran, mais ils disposent aussi de réseaux sécuritaires, militaires et économiques profondément implantés dans plusieurs secteurs de la société et de l’État irakiens.
Ils mettent également en avant les menaces qui ont traversé l’Irak au cours des deux dernières décennies et qui, à leurs yeux, continuent d’exposer le pays à de nouvelles crises.
Ces inquiétudes sont partagées par certains courants politiques qui leur sont favorables.
L’analyste ajoute que la situation régionale actuelle et le conflit en cours ont renforcé les craintes de nouvelles tensions sécuritaires en Irak impliquant les États-Unis, Israël ou leurs alliés régionaux.
Les interventions américaines dans les affaires irakiennes, ainsi que la possibilité d’un soutien de Washington à certains groupes ou courants politiques, peuvent également être perçues par ces organisations comme une menace.
Selon Qazvini, ces facteurs pourraient empêcher le processus de désarmement ou de contrôle des armes d’avancer selon le calendrier souhaité par Washington et Bagdad.
Quel avenir pour la présence militaire turque ?
Selon certaines informations, la Turquie et l’Irak se sont entendus sur un retrait progressif des forces turques de la base de Bashiqa-Zilkan, dans le nord du pays, et sur le transfert de son contrôle au gouvernement irakien. Que signifie cette évolution pour l’avenir politique et militaire de l’Irak ?
Qazvini estime que la présence des forces américaines et de la coalition internationale avait jusqu’ici fourni aux autres acteurs étrangers, notamment à la Turquie, un argument pour justifier leur propre présence militaire en Irak.
Depuis l’annonce du désarmement du PKK, il considère que la Turquie dispose de moins d’arguments pour maintenir ses forces dans le nord de l’Irak.
Cette présence avait déjà suscité des inquiétudes dans le pays, notamment en raison de ce que certains Irakiens considèrent comme les ambitions historiques de la Turquie sur certaines régions irakiennes.
Selon Qazvini, le processus de désarmement du PKK, le retrait de la coalition internationale dirigée par les États-Unis et l’attention politique et médiatique désormais portée sur la présence turque ont accru la pression exercée sur Ankara.
Cette situation aurait contribué à l’annonce d’un calendrier de retrait progressif de la base de Bashiqa-Zilkan.
Pour l’analyste, les autorités irakiennes doivent néanmoins viser le retrait complet des forces turques de l’ensemble du territoire.
Il affirme que la Turquie dispose encore d’au moins six grandes bases militaires en Irak, dont celle de Bashiqa, ainsi que de plusieurs dizaines d’autres positions réparties dans le nord du pays.
À ses yeux, la question ne sera donc véritablement réglée que lorsque ces différentes implantations auront, elles aussi, été évacuées.