Je ne suis pas contre la peine de mort, mais…

Depuis le 7 octobre 2023, le monde me gifle chaque jour, moi et mes convictions sur le système international et les règles qui le régissent. La tragédie de l'école de Minab a été une gifle plus violente encore, surtout pour moi : mon mémoire de master portait sur les droits de l'enfant, je connaissais parfaitement les règles internationales de protection de l'enfance, et ce jour-là, justement, ma fille était à l'école.

ID: 86930 | Date: 2026/08/18

Avec ce qui est arrivé à feu Hamidreza Rajabzadeh, je me retrouve perdue, confuse, désorientée. Que faire maintenant de ces convictions que j'ai défendues pendant des années ?


Au moment de choisir ma spécialisation en master, j'ai opté avec enthousiasme pour les droits humains. Cet intérêt est né de la lecture du livre La mort est mon métier. Ce livre racontait la vie d'un officier nazi qui, tout en étant un mari et un père ordinaire, s'occupait chaque jour, avec le plus grand sang-froid, de tuer, d'organiser la mise à mort, puis de se débarrasser des corps et d'en tirer profit.


Cette dualité, cette horreur devant la violence portée par un « être humain », m'a poussée vers les études de droits humains. Dans ma naïveté d'alors, j'y voyais un chemin pour améliorer le monde et empêcher que les atrocités de la Seconde Guerre mondiale se répètent. Malheureusement, les droits humains qu'on nous enseignait à l'université Shahid Beheshti dépeignaient un monde plus rose que réel, comme si l'après-guerres mondiales nous avait fait entrer dans une ère de règles internationales.


Je pensais que les conventions relatives aux droits humains et leurs mécanismes de surveillance, comme les rapports périodiques de l'EPU, les rapporteurs spéciaux ou les tribunaux internationaux, avaient créé dans le monde une pression centrée sur l'humain, capable de contraindre les États à respecter les droits de la personne, et que les cinq membres du Conseil de sécurité étaient les gardiens de ce nouvel ordre international pour la protection toujours plus grande de ces droits. Les critiques adressées à la littérature des droits humains se limitaient à son ignorance des valeurs asiatiques et des droits collectifs, et l'on disait que le regard islamique, lui aussi, pouvait s'y accorder grâce aux outils du fiqh dynamique.


Bref, diplômée en droits humains puis en droit public, j'ai animé partout où j'ai pu des ateliers sur différents sujets liés aux droits humains, en essayant sans cesse de m'apprendre à moi-même et aux autres qu'on peut, au-delà des désaccords, s'asseoir ensemble autour de ce qui nous rassemble. Et parmi mes propos, j'ai présenté certains sujets comme des lignes rouges des droits humains, la plus importante étant le « non à la peine de mort ».


Je me souviens qu'après les événements de septembre 2022, inquiète d'une vague d'exécutions à venir, j'avais critiqué cette possibilité dès la reprise des cours, exposant à mes étudiants mes arguments contre la peine capitale : reproduction de la violence, irréversibilité, risque d'erreur du juge, conditions d'un procès équitable.


Mais depuis le 7 octobre 2023, le monde me gifle chaque jour, moi et mes convictions sur le système international et les règles qui le régissent. La tragédie de l'école de Minab a été une gifle plus violente encore, surtout pour moi : mon mémoire de master portait sur les droits de l'enfant, je connaissais parfaitement les règles internationales de protection de l'enfance, et ce jour-là, justement, ma fille était à l'école.


Si les crimes de Gaza ne m'avaient pas complètement désespérée de l'ordre international, cette fois, le nouvel ordre du système international n'est arrivé ni par des conventions, ni par des déclarations, ni par des vidéos d'une minute ou des tweets, mais par le bruit sourd des bombes jusque dans nos maisons, et il a achevé de démolir le monde en rose construit pendant mon master de droits humains.


Ces derniers jours, la diffusion de la vidéo du meurtre barbare d'un jeune Iranien, qui n'avait ni casier judiciaire ni réputation de nuisance dans son quartier ou sa ville, m'a plongée dans la sidération, seule dernière trace de mes anciennes convictions. Même si ce meurtre, contrairement à ce qu'on a d'abord cru, n'avait pas de motif sécuritaire, la manière violente dont il a été commis, et l'accueil favorable qu'il a reçu de la part de certains sur les réseaux sociaux, ne sont pas des choses qu'on peut simplement laisser passer.


Pendant près de dix ans, j'ai été profondément convaincue que la peine de mort ne devait pas exister. Alors, quelle doit être ma position aujourd'hui face à ce crime ? Je me sens prise entre deux abîmes. D'un côté, la peine de mort est une pente glissante : son existence dans la loi laisse au législateur et au juge la possibilité, dans des crimes divers et dans un grand nombre de dossiers judiciaires, de faire couler un sang où subsiste toujours une part d'erreur possible, une part d'innocence du condamné, comme le montrent encore aujourd'hui les dossiers de Shahla Jahed ou d'Arman Abdolali, où l'innocence n'est pas une hypothèse si lointaine. De l'autre côté, la société iranienne, pourtant nourrie de la culture et de la littérature persanes d'un côté, de la religion mohammadienne de l'autre, se retrouve désormais face à des « êtres humains » (une infime minorité, certes) qui non seulement n'hésitent pas à commettre n'importe quel crime, comme brûler vif un semblable ou mutiler un autre, mais filment fièrement leur propre crime. Il faut bien l'admettre : notre existence à chacun, dans cette société où vivent de tels individus, n'est plus exposée à un danger hypothétique, mais à un danger certain.


Suis-je encore, aujourd'hui, du côté des opposants à la peine de mort ? Avec une lecture sociétale du crime, qui tient pour responsables non seulement l'individu mais aussi les conditions sociales, peut-on faire porter à la société iranienne la responsabilité de cette violence ?


Mais comment tenir pour cause première de cette violence inhumaine une société iranienne qui, cette dernière année, en s'arrêtant les uns pour les autres dans les tournants difficiles qu'elle traversait, a fait preuve de tant de vertus morales ?


Alors permettez-moi de regarder ce crime sous un angle individuel, et de tenir pleinement ses auteurs pour responsables de leurs actes. Finalement, les mains tendues vers le sol, sur les décombres de mes anciennes convictions, je dois dire ceci : les expériences de ces dernières années ont montré que les règles et l'ordre internationaux ne fonctionnent plus, et qu'aucune règle de droit n'a pu protéger la vie des habitants de Palestine, du Liban ou d'Iran. Donc, cette idée des droits humains sur l'interdiction de la peine de mort ne fonctionne pas non plus. Au contraire, si l'on suit les critiques adressées à la pensée des droits humains, accusée de n'être qu'une construction des valeurs occidentales, il faut revenir aux traditions divines, celles où Dieu a placé pour nous, dans le talion, une forme de vie.