La fin de la sécurité louée dans le Golfe

Pendant longtemps, les monarchies du Golfe ont cru pouvoir acheter leur sécurité en s’adossant à la puissance américaine. Mais la guerre contre l’Iran a révélé les limites, voire l’échec, de ce modèle fondé sur la dépendance extérieure. De plus en plus d’analystes estiment que cette stratégie a renforcé la vulnérabilité des États du Golfe au lieu de les protéger.
L’idée d’une autonomie stratégique régionale gagne ainsi du terrain. Elle suppose de dialoguer directement avec l’Iran, de réduire la dépendance à Washington et de bâtir une architecture de sécurité fondée sur les intérêts propres des pays du Golfe.

ID: 85812 | Date: 2026/05/19

À Téhéran, l’agence IRNA souligne que l’idée selon laquelle les pays du sud du Golfe persique pourraient déléguer leur sécurité à des puissances extérieures n’est plus seulement défendue depuis l’Iran. Les leçons de la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran ont montré, dans les faits, que le parapluie sécuritaire américain n’apporte pas la tranquillité aux États arabes du Golfe, mais constitue au contraire un facteur supplémentaire d’instabilité et de vulnérabilité.


De plus en plus d’experts et d’analystes, partout dans le monde, estiment désormais que le modèle de sécurité fondé sur l’abandon d’une part de souveraineté en échange d’une garantie de protection — autrement dit une sécurité « louée » — n’a pas fonctionné pour les pays du sud du Golfe.


David Roberts, professeur au King’s College de Londres, rappelle dans un texte publié par Foreign Affairs une longue histoire de trahisons occidentales envers la sécurité des États du Golfe. Il cite notamment le Royaume-Uni, qui en 1922 a cédé les deux tiers du territoire du Koweït ; l’abandon par Londres de ses alliés au Yémen dans les années 1960 ; l’attitude de Washington en 1979, restée spectatrice face à la révolution iranienne ; l’absence de soutien américain à Bahreïn et à l’Égypte pendant le printemps arabe ; la réaction jugée insignifiante de Washington après l’attaque contre les installations d’Aramco en 2019 ; et enfin, en 2025, le bombardement du Qatar par l’Iran puis, séparément, par Israël.


L’idée selon laquelle la dépendance envers des puissances extérieures n’a pas permis de garantir la sécurité du Golfe gagne ainsi du terrain dans les médias et les cercles d’analyse internationaux.


Abdullah Bandar Al-Otaibi, professeur à l’université du Qatar, écrit pour Al Jazeera que les pays du Golfe « ne peuvent pas, à l’infini, dépendre d’acteurs extérieurs pour définir leur avenir sécuritaire ». Pour lui, la coopération sécuritaire régionale est devenue une nécessité incontournable. Il pose un choix clair : le Golfe doit décider s’il veut devenir un champ de bataille permanent ou l’architecte de sa propre stabilité.


Il définit l’autonomie stratégique des États du sud du Golfe comme la capacité de contenir l’influence iranienne sans devenir un instrument des actions israéliennes ; de coopérer avec les États-Unis sans leur abandonner toutes les décisions de sécurité ; de développer des relations économiques avec la Chine sans tomber dans la dépendance ; et de maintenir des canaux de communication sans compromettre la souveraineté nationale.


La fin de la paix américaine


Cette exigence d’autonomie stratégique vis-à-vis des États-Unis ne se limite pas au Golfe. En Europe aussi, les puissances cherchent de plus en plus à construire une indépendance sécuritaire et militaire. Le terme de Pax Americana — la paix américaine — désignait, depuis la Seconde Guerre mondiale, un ordre de sécurité maintenu sous la protection de la superpuissance occidentale. Mais avec le retour de Trump, ce cadre s’effrite peu à peu, et l’écart entre les deux rives de l’Atlantique se creuse.


Pour les pays du sud du Golfe, la guerre menée contre l’Iran a rendu plus évidente que jamais l’importance de l’indépendance stratégique. Ils ont compris que les États-Unis défendent avant tout leurs propres intérêts et ceux d’Israël, sans réelle considération pour ceux de leurs alliés supposés. Washington a déclenché la confrontation sans consulter les pays de la région et, lorsque ces derniers ont été frappés en retour, aucune aide ne leur a été apportée.


David Roberts avance qu’il faut sortir d’une hypothèse vieille d’un siècle : celle qui considère la sécurité comme une marchandise qu’on achète plutôt que comme une capacité que les États construisent eux-mêmes. Il estime que les États du Golfe doivent dialoguer directement avec l’Iran, au lieu d’attendre que Washington le fasse à leur place. Il propose qu’un accord entre les monarchies du Golfe et l’Iran prenne la forme d’un traité dans lequel le retrait progressif des forces américaines des bases du Golfe servirait de fondement à un arrangement régional global.


Il ajoute qu’un Iran qui ne serait plus menacé existentiellement par les États-Unis et Israël aurait moins de raisons de poursuivre indéfiniment le développement de ses capacités militaires. Ce retrait américain, précise-t-il, ne serait ni unilatéral ni inconditionnel : en échange, Téhéran pourrait être amené à concéder davantage que dans tout accord précédent.


Se rapprocher d’une superpuissance ne garantit pas la sécurité


Henry Kissinger avait une formule célèbre : « Être l’ennemi de l’Amérique peut être dangereux, mais être son ami est mortel. » Après la récente guerre, les États du Golfe en auraient mesuré la portée concrète.


L’analyste indien Amitav Mattoo écrit dans The New Indian Express que la stabilité du Golfe reposait autrefois sur une hypothèse centrale : la puissance américaine pouvait garantir la paix sans provoquer d’instabilité profonde. C’était, dit-il, une forme de sécurité louée, dans laquelle les régimes locaux cédaient leur autonomie stratégique en échange de protection. Mais la guerre contre l’Iran a révélé une contradiction fondamentale de la géopolitique contemporaine : à l’ère des frappes de précision et des ripostes asymétriques, la proximité d’une superpuissance dominante ne protège plus nécessairement ; elle peut, au contraire, exposer davantage et aggraver la vulnérabilité.


Ziad Motala, analyste des questions régionales sur la plateforme Mondoweiss, note pour sa part que les pays du sud du Golfe ont confondu pendant des décennies l’accès à l’Amérique avec l’influence, la proximité avec la protection et l’alignement avec l’indépendance. Mais dans les moments de crise, cette asymétrie apparaît clairement : les décisions sont prises ailleurs, tandis que les risques retombent sur les pays de la région. Le centre de l’empire décide, et les périphéries encaissent les coups.


Motala souligne enfin que l’absence de respect rend ce système encore plus destructeur. Le Golfe a été placé en première ligne de la stratégie américaine, mais traité comme un élément consommable. Lorsque des responsables américains ont laissé entendre que le coût du conflit serait supporté par ces pays, le message était limpide : il ne s’agissait pas d’un partenariat entre égaux, mais d’une hiérarchie fondée sur l’intérêt. Dans cette logique, le Golfe n’est pas vu comme un acteur autonome, mais comme un réservoir de capitaux — moins un partenaire qu’une caisse dans laquelle on puise aisément.


L’analyste conclut que les dirigeants du Golfe se trouvent à un tournant. Ils peuvent continuer à croire que la proximité avec Washington garantit leur sécurité, ou accepter une vérité plus rude : la souveraineté ne se loue pas, et la légitimité ne se maintient pas sans principes. La première voie offre une tranquillité provisoire et une vulnérabilité durable ; la seconde exige une révision profonde, davantage d’autonomie et, surtout, la volonté d’aligner la politique sur les valeurs et la dignité humaine. Il estime enfin que les monarchies du Golfe sont, depuis longtemps, l’extension de vieux projets coloniaux de répression, et que la guerre contre l’Iran envoie un message clair aux autocrates arabes : il est temps de se décoloniser, même si les signes d’un véritable changement restent rares.